A une quarantaine de kilomètres au nord de Pondichéry, qu’un bus indien parcourt en une bonne heure, se trouve la petite ville de Marakkanam. Une route principale, bordée de petites échoppes, de marchands de babioles, de réparateurs de deux-roues et de temples colorés ; des petits quartiers de part et d’autre ; mais surtout, des marais salants, tout autour du centre. C’est pour aller rendre visite aux paludiers –que l’on nomme en tamoul…, ce qui signifie « producteurs de sel »- que je me suis rendue là-bas. Kumar, membre de l’équipe de mon ONG habitant dans le coin, m’a emmenée sur les lieux. J’ai grimpé à l’arrière de sa petite moto, j’ai recouvert ma tête de mon foulard pour ne pas laisser le soleil taper trop fort dessus, et nous avons démarré. J’ai aperçu de loin de grandes collines blanches, partiellement recouvertes de bâches bleues. Cette vision m’enthousiasmait déjà, j’étais plus que pressée de voir comment on produisait du sel indien, et surtout, je voulais voir si le travail ressemblait à celui des marais salants de Guérande, qui sont chez moi, en Bretagne, à la fois une activité économique de taille et une attraction touristique et culturelle sans pareil.
Le mois d’octobre n’est pas la saison idéale pour se rendre sur les marais salants : c’est le début de la saison des pluies, celle pendant laquelle les marais sont pleins d’eau, inutilisés, et les travailleurs bien moins nombreux que pendant la saison chaude, qui s’étale d’Avril à Juin. Pourtant, le spectacle qui s’est offert à moi, mettant en scène le travail de mise en sac du sel ramassé cet été, valait plus qu’un rapide coup d’œil. Au pied de chacune de ces petites montagnes blanches s’affairait un petit groupe, composé d’hommes et de femmes –en plus grand nombre, d’ailleurs, que leurs confrères masculins. Certains remplissaient de profonds plateaux circulaires de sel, que deux autres soulevaient avec vigueur avant de le poser sur la tête d’un ou d’une de leurs collègues. Le porteur, ou la porteuse, le plus souvent, se dirigeait ensuite vers le l’enfilade de sacs de jute puis en remplissait un avec le contenu de la charge qu’elle trimbalait sur sa tête. Certains se chargeaient de tasser les sacs, et une femme s’appliquait à coudre grossièrement les deux rebords de toile ensemble, afin de sceller les sacs.
Tous avaient la peau très noire, certainement tannée par les longues heures qu’ils avaient dû passer sous le soleil tapant, en récoltant le sel. Ils étaient pleins d’une folle énergie, le travail semblait harassant mais personne ne se plaignait, tout le monde s’activait avec confiance et détermination. J’admirais tout particulièrement les femmes, vêtues de leurs saris, certes sales et enfilés à la va-vite, mais tout de même de saris, même pour réaliser un tel travail. Avec leurs foulards sur la tête, leurs boucles d’oreille et de nez dorées faisant resplendir leur visage à la peau abimée, leurs dents parfois cassées, l’incroyable force, la fierté qui débordaient de leurs regards et de leurs gestes, elle me faisaient à des femmes pirates, ou bien à des guerrières, courageuses et braves, ne rechignant devant rien, pas même un travail requérant une force physique inouïe.
J’étais hypnotisée par le travail qui se déroulait sous mes yeux, je faisais valdinguer mes yeux de gauche à droite, tentant de ne rien manquer, tout en me baladant entre les groupes, écrasant presque honteusement les grains de sel qui gisaient au sol, et bombardant Kumar de questions. Lorsqu’il ne connaissait pas la réponse, il posait la question aux travailleurs ou à leurs chefs, ces trois hommes parés de vêtements d’un blanc aussi immaculé que le sel qu’ils produisaient, tranquillement assis sur les sacs de sel déjà remplis : c’étaient les « salt producers », ceux qui organisaient le travail, qui employaient tous ces travailleurs, et ceux qui raflaient la mise à la fin du processus… Pourtant, le terrain ne leur appartient même pas : c’est celui du gouvernement, qui d’après ce que j’ai compris, le leur loue. La production de sel de Marakkanam est donc bien différente de celle de Guérande, où les paludiers, organisés en coopérative, possèdent chacun leur bout de marais salant…
Les ballots de sel étaient chargés dans des camions, à destination des locaux de la grande entreprise, où les grains étaient mis en petits sachets, avant de partir dans toutes les régions de l’Inde pour y être vendu dans des petits ou gros magasins. Le sel de Marakkanam est très célèbre, m’a affirmé Kumar. De plus, ces marais salants sont un des plus gros sites de production, dans le Tamil Nadu du moins.
Il faudra que je revienne sur les lieux pendant la saison sèche, afin de voir les travailleurs récolter le sel. Les outils qu’ils utiliseront alors se trouvent pour l’instant rangés dans une petite cabane, dans laquelle je me suis discrètement introduite, réalisant avec joie que la raclette fixée au long manche était exactement la même que ceux qu’utilisent les paludiers guérandais. J’avais appris que les gestes et les instruments de cette activité avaient traversé les siècles et les continents, mais j’étais heureuse de le vérifier de mes propres yeux.
Quand cette saison pointera son nez, ils auront déjà préparé le terrain, modelé les murets, pompé l’eau des bassins de sorte que le niveau d’eau dans ceux-ci soit propice à une bonne évaporation ; travail pour lequel ils auront été aidés par toute leur famille, enfants compris. D’ailleurs, ces derniers deviendront peut-être travailleurs sauniers à leur tour, puisqu’ici le métier se transmet de père et de mère en fils et en fille ; les gestes traversent ainsi les générations. Dans ma province bretonne, sur les marais salants de Guérande, une école de paludiers a été créée, à l’initiative de jeunes paludiers militants et engagés, pour faire face à la menace d’un savoir-faire ancestral quand, dans les années 70, les terres salicoles ont failli être transformées en lotissements…
Ma parole c'est St Exupery réincarné, t'as pas bientôt fini de faire des gribouillis dans le sable ??? Roooh je taquine Perrine, mi yeewnima, tu me manques, en pulaar. Je suis revenue pour une semaine à Dakar et les gosses qui me poursuivent en m'interpellant dans les villages "toubaco toubaco" ne me manquent pas trop mais tout le reste de Guédé si.. Raaah les capitales ! Merci de faire partager ton expérience.
RépondreSupprimerGaelle