lundi 1 novembre 2010

Health Camp

       J’ai vécu hier une de ces journées que je me dois de vous raconter. Riche en découvertes, déroutante parfois, j’en reste encore abasourdie et les points d’interrogation se multiplient dans ma petite tête. Prêts ? Alors, « Polama », « allons-y » en tamoul. Je vous emmène avec moi à Lawspet, un petit quartier de Pondichéry où vit une communauté de tribaux, les Narikuravars, juste à côté de la déchetterie, là où tous les déchets de l’agglomération de Pondichéry se trouvent réunis. INDP est venu en aide à ces familles il y a 3 ans : à la demande de ces dernières, et grâce au financement du Gouvernement indien et à celui du Conseil Général des Côtes d’Armor, elle a mené un projet de construction d’habitations en dur pour remplacer les cabanes en terre et en paille dans lesquelles les familles vivaient jusque-là. Les obstacles furent nombreux pendant la réalisation des maisons et les conditions de travail très difficiles, notamment du fait que la décharge se situait juste à côté ; mais ils furent tous surmontés, et les maisons furent terminées. Toutefois, un projet comme celui-ci n’aurait rimé à rien si une phase à caractère plus social et éducatif n’avait pas suivi celle de la construction. C’est ce qu’INDP a entrepris, en créant par exemple des emplois pour les familles –récupération des déchets en plastique dans la déchetterie et vente de ceux-ci dans une « Unité de recyclage du Plastique » notamment- et en organisant des formations, des séances de conscientisation, d’apprentissage, indispensables pour que les familles puissent entretenir leurs maisons et surtout savoir s’en servir, de ces maisons qui diffèrent totalement de celles qu’ils habitaient jusque-là et dont la configuration était adaptée à leurs habitudes de vie. Tout cela pose déjà une question : de quel droit peut-on ainsi s’incruster dans les coutumes des gens, dans leurs habitudes de vie, sous prétexte que les règles en vogue dans la majeure partie des cas, dans le monde, sont celles-ci ? N’y a-t-il pas un risque, celui d’aboutir à l’extinction des cultures, dont font partie les habitudes de vie ? Telles sont mes pensées face aux actions de mon ONG, mais je découvre peu à peu qu’il y a d’autres problématiques qui s’ajoutent à celles-ci. Attendons donc la suite.

          Si vous suivez toujours, nous étions donc en route pour Lawspet, après avoir attendu un bon moment devant le bureau d’INDP, sans savoir pourquoi, sans comprendre les dialogues stressés qui se multipliaient autour de moi. Radji m’a fait monter sur sa moto et nous sommes partis en trombe –nous étions en retard…-, à travers les rues de la ville puis, au bout d’un moment, au milieu de nulle part, sur des chemins de terre rouge bordés de quelques rares végétaux et surtout de montagnes de déchets en phase de décomposition. En ce jour avait lieu à Lawspet un « camp santé », dans la lignée de ceux qu’organise INDP pour poursuivre sa logique, pour accompagner les populations et ne pas s’arrêter à l’aide matérielle. Je ne savais pas encore ce qui allait se passer ni ce que j’allais devoir faire, mais j’avais confiance en la situation. J’ai découvert le quartier : une rue bordée de maisons, toutes identiques, devant lesquelles femmes, hommes et enfants se lavaient, discutaient, nettoyaient leur linge ou étaient assis, tout simplement. Radji avait tout organisé : une petite camionnette est arrivée et des gars se sont chargés de monter la grande tente sous laquelle allais avoir lieu l’évènement. Après quelques préparatifs, de nombreux coups de fil, des coups de sueur et l’arrivée des invités, le « Camp » a pu commencer. Tout d’abord, une petite étape, indispensable, d’inauguration : discours du Panchayat (équivalent du maire), d’un autre membre de je ne sais quelle structure publique indienne, et du docteur. Applaudissement, cadeaux –c’est moi qui ai mis une écharpe sur les épaules du docteur, en signe de remerciement de sa venue en ce jour-, tout cela sous les yeux du public : sur des chaises, 20 étudiants étaient assis, ils étaient là en tant que volontaires du NSS (National Social Service) et avaient pour mission en ce jour de nettoyer le quartier et d’apprendre aux familles à se servir des toilettes dont les maisons avaient été équipées mais que la plupart utilisaient comme débarras, préférant faire leur besoin dans la nature, comme ils en ont toujours eu l’habitude. Devant eux, assis par terre sur une bâche bleue, les populations tribales. Les enfants étaient tous très sales, leurs vêtements étaient pleins de taches et certains, les plus petits, se baladaient nus comme des verres, simplement parés de bijoux colorés. Les femmes n’étaient pas coiffées, et beaucoup d’entre elles, tout comme les hommes, avaient l’air d’avoir des problèmes de peau ou de dents, entre autres. Certains étaient très vieux et avaient du mal à se déplacer, je les invitais à s’asseoir sur la bâche au fur et à mesure qu’ils arrivaient mais certains préféraient rester à l’écart. En dépit de cette misère qui semblait tous les toucher, ils avaient l’air heureux, joyeux, surtout les enfants dont les yeux brillaient de mille feux en écoutant ce qui se disait sur la scène, devant eux.
      Les visites médicales ont enfin commencé : les gens se sont tous levés d’un coup et se sont agglutinés près de la table derrière laquelle trois infirmières étaient assises, secondant le médecin qui recevait les patients un par un. Et là, je suis tombée de haut. J’ai vu le médecin « ausculter » chacune des personnes, prenant le pouls plus que vite fait, posant quelques questions, puis donner à chacun des « malades » une ou deux sortes de cachets. Bien sûr, je ne comprenais pas ce qui se disait. Mais j’avais réellement l’impression d’assister à une partie de comédie, au fur et à mesure que les médicaments, tous emballés dans des papiers de couleurs vives, tels des bonbons appétissants, passaient de la main du docteur à celle du patient. C’était fou. Pour chacun, c’était presque le même résultat : quelques cachets, assortis bien sûr de l’explication quant à la consommation de ces derniers –le matin, le soir…- une petite tape sur l’épaule et un sourire, derrière le masque vert que le docteur avait mis pour l’occasion. Je posai quelques questions, on me répondit que ces cachets étaient destinés à calmer les petites douleurs –tête, gorge, nez… J’en déduisis que ce n’étaient pas des substances fortes qui étaient données aux gens et j’en fus rassurée, mais je me disais toutefois que ce n’était peut-être pas ce qu’il y avait de mieux à faire que de leur donner ces cachets colorés. Une femme est venue apporter ses radios au docteur, et je crois que ce dernier lui a dit de venir le voir directement à la clinique.

            Radji était parti accompagner les étudiants dans les maisons à nettoyer et m’avait confié l’organisation et la coordination générale de ce qui se passait sous la grande tente. Je ne savais trop que faire, à part tenter de dire aux enfants qui s’éclataient comme des fous avec les chaises en plastique de ne pas s’énerver de trop, en essayant de leur expliquer que c’était un « camp santé » et que ce qui se passait était sérieux. Mais en réalité, je n’avais aucune envie de les couper dans leur entrain, surtout quand ils se sont mis à danser sur la bâche sur les rythmes de la musique qu’un gros baffle diffusait avec masse de décibels. Je tâchais donc de mener à bien mon travail et je faisait mine d’être la coordinatrice –rôle assez difficile à jouer quand on est une petite blanche qui s’incruste dans la vie de populations tribales. Le docteur eut bientôt consulté tout le monde, une grosse voiture le ramena à la ville après qu’il eut fait ses au-revoir à tout le monde. Les infirmières restèrent un peu plus longtemps, coupèrent les ongles des enfants et des femmes, puis s’en allèrent elles-aussi. Ne restèrent que les enfants qui sautaient dans tous les sens, d’autant plus excités qu’on venait de leur distribuer à chacun du thé sucré et brûlant dans des petits verres en carton. Ils soufflaient dessus avant de lonquer le liquide puis de jeter à terre le carton. Des petits tas se formaient ça et là, alors que, en tant qu’organisatrice du dessous de la tente, j’avais placé une poubelle à l’entrée de celle-ci…
            Ce fut bientôt l’heure de la pause déjeuner. Les membres de l’ONG ainsi que les étudiants s’éloignèrent de la zone du camp pour déguster le repas que Radji avait fait apporter : un gros carton rempli d’emballages en aluminium qui gardaient au chaud la part de Chicken Byriani de chacun. Les estomacs remplis, l’heure fut celle d’une grande discussion sous la grande tente, « ma » grande tente. Les étudiants, qui s’étaient, pendant que les visites médicales se tenaient, activé avec des masques d’hygiène, des gants et des balais dans la rue et dans les maisons, avaient été réunis avec les enfants du village. Une discussion s’entama entre les jeunes adultes, issus visiblement de familles aisées, ayant la chance de suivre des études supérieures –en l’occurrence, pour devenir enseignants- et les enfants tribaux, qui allaient à la petite école du quartier qui terminait à une heure de l’après-midi. Un garçon, de 13 ou 14 ans, retint l’attention toute particulière des étudiants : ce dernier n’allait plus à l’école depuis que la maîtresse ne cessait de lui y donner des coups de bâton, il faisait maintenant la plonge dans un restaurant pour gagner quelques roupies par jour. Pourtant, le garçon n’était pas bête, ses yeux brillaient d’une intelligence à saisir, il était ouvert et dynamique : c’était lui qui était venu m’aider lorsque j’étais arrivée là le matin, c’était lui qui m’avait donné un coup de main pour transporter des cartons et pour disposer les médicaments sur la table. Il avait essayé de me parler en anglais, en tamoul très lentement, je l’avais tout de suite trouvé super sympa. Et là, je découvrais sa condition… Il promit aux étudiants qu’il allait tout faire pour retourner à l’école. Plus tard, Radji m’assura qu’il irait voir la maîtresse pour lui parler de ce garçon ; bientôt ce dernier retrouverait les bancs de sa classe et pourrait profiter des repas du matin et du soir fournis par la structure scolaire. Je l’espérai vivement…
            Je montai dans le bus des étudiants avec ces derniers, direction le bureau d’INDP où une petite cérémonie les attendait. La porte ne fermait pas et j’étais presque au bord de l’ouverture, je me cramponnai pour ne pas tomber et j’humais avec délice l’air urbain, en laissant la musique que le chauffeur avait mis pénétrer mes oreilles, tout en repensant à ce que je venais de vivre et de découvrir… Il y avait tant à penser, à réfléchir.
      Tous les membres de l’équipe avaient préparé avec soin la venue des étudiants : Juliet avait dessiné un magnifique Kollam devant le bâtiment, du thé chaud et des pâtisseries attendaient les jeunes, ils eurent droit à une visite des locaux par Radji et Kandasamy leur présenta un petit morceau de parè, l’instrument dalit dont il jouait merveilleusement. Tout le monde s’assit sur le carrelage de la pièce de réception, les garçons d’un côté, les filles de l’autre –comme toujours, j’y reviendrai plus tard-. Augustin tenait à ce que les étudiants lui fassent un petit bilan sur ce qu’ils avaient vécu, appris, découvert. Les garçons s’exprimèrent en premier, expliquant que cette expérience avait été pour eux très enrichissante car c’était la première fois qu’ils pénétraient dans un quartier habité par des populations tribales et qu’ils ignoraient jusque-là que des familles vivaient ainsi, bien qu’ils aient toujours habité à Pondichéry. Certains d’entre eux insistèrent sur le fait qu’ils avaient repéré bon nombre de talents chez ces personnes, des talents qui ne demandaient qu’à être stimulés pour être utilisés à bon escient. Les filles furent plus prolixes. Un débat s’installa notamment entre deux d’entre elles, puis se propagea à l’assemblée : une fille commença par expliquer qu’elle avait senti que les Narikuvar étaient pleins de confiance et de fierté. Elle avait en effet observé que les tribaux s’étaient présentés à eux « avec toute leur culture », sans la modifier sous le prétexte que des personnes de l’extérieur venaient les visiter. Les enfants portaient des bijoux, les femmes étaient vêtues de jupes et non de sari, les vêtements étaient souvent sales et les cheveux non coiffés, mais ils étaient fiers de se présenter ainsi aux étudiants notamment. La jeune fille trouvait cela fantastique, elle disait que cette confiance devait être justement une opportunité à saisir, qu’elle devait être développée pour que ces personnes se battent contre les injustices dont ils étaient trop souvent victimes. A ses mots, une de ses camarades se leva et souligna que la culture n’était pas la manière dont on se présentait aux gens ; elle soutenait au contraire que tout le monde, quel qu’il soit, se devait d’adapter à la situation la manière dont il se présentait à autrui. Elle disait que les populations tribales devaient être « éduquées » car elles ignoraient certains principes basiques d’hygiène notamment.
Qu’est ce que la culture ? Jusqu’où peut-elle déterminer les conditions de vie ? Est-il possible de conserver la culture d’un peuple, d’une civilisation, tout en modifiant des pratiques, hygiéniques et sanitaires en l’occurrence ? A l’inverse, comment faire en sorte qu’une culture survive et se développe si les tenants de cette dernière ne vivent pas eux-mêmes dans des conditions qui leur permettent d’Exister, dans tous les sens du terme ?
Telles furent les questions qui émergèret du débat. J’y pris part à un moment, pour demander à cette fille si ce qu’elle était en train de dire n’était pas dû au fait qu’elle avait été éduquée ainsi, et que sa culture était telle, mais qu’il pouvait y avoir une autre manière d’être éduqué et donc des manières de se comporter différentes. Elle me soutint qu’il n’y avait qu’une seule culture dans le Tamil Nadu… Une seule ?

1 commentaire:

  1. Je sens qu'on se pose des questions communes ! A debattre par email !
    Je t'embrasse

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