D'après une idée de Dalton
L’Inde est un pays riche de traditions millénaires. A chaque coin de rue, on sent cette tradition dont les sources remontent à la nuit des temps. Il règne une ambiance nourrie de passé, de cette Histoire rutilante, dans laquelle s’entremêlent les religions, les valeurs, les luttes sociales ou identitaires. Un temple, une statue, une odeur d’encens, telle ou telle habitude, un festival, la langue tamoule… Bien que l’Inde subisse une relative occidentalisation, elle demeure un pays où le passé, son passé si colossal, est présent.
L’Inde est un pays riche de traditions millénaires. A chaque coin de rue, on sent cette tradition dont les sources remontent à la nuit des temps. Il règne une ambiance nourrie de passé, de cette Histoire rutilante, dans laquelle s’entremêlent les religions, les valeurs, les luttes sociales ou identitaires. Un temple, une statue, une odeur d’encens, telle ou telle habitude, un festival, la langue tamoule… Bien que l’Inde subisse une relative occidentalisation, elle demeure un pays où le passé, son passé si colossal, est présent.
Toutefois, cette enveloppe, ou ce décor empreint de passé n’empêche pas les indiens de vivre au présent, au sens le plus précis du terme. La conception du temps n’est pas la même que celle en vigueur dans nos contrées occidentales. C’est l’instant qui doit être honoré de vie, le moment présent. Rien ne sert de prévoir de quoi va être faite la période à suivre : un tas d’évènements peuvent avoir lieu entre le moment de la prévision et l’instant lui-même. La pluie, le gouvernement, les fourmis peuvent venir se poster sur le chemin de notre destin et ainsi fausser le calendrier, mental ou concret, que l’on venait de construire. Il vaut mieux exister sur le moment plutôt que de perdre une énergie, précieuse de surcroît, à faire des plans pour un avenir qui ne sera certainement pas celui auquel on s’attend. Ainsi, les opportunités s’offrent à nous, « l’imprévu » se présente sous la forme d’une chance que l’on choisit, sur le moment, de saisir ou non. L’existence n’est ici pas tant rythmée par le temps qui court, par ces heures et ces minutes qui défilent, celles qui stressent tant nos esprits occidentaux et qui les empêchent parfois d’y voir clair sur le monde qui les entoure, mais par les étapes de la journée, elles-mêmes déterminées par les besoins des êtres-humains, si prosaïques qu’ils soient.
Cette notion de présent dépasse le seul domaine du temps. C’est ici un véritable concept, que l’on repère de-ci de-là dans la vie telle qu’on la mène en Inde. Des petites choses qui, bien qu’éphémères, sont des éléments essentiels de la vie quotidienne.
C’est ainsi que le matin, les femmes parent leurs cheveux de fleurs fraîches de jasmin. Elles les assortissent du mieux qu’elles peuvent à leur vêtement du jour, même si la plupart d’entre elles optent pour celles de couleur blanche. Elles diffusent ainsi un parfum de Nature autour d’elle, une fragrance qui, tout au long de la journée, diminue en intensité jusqu’à s’évanouir. Le soir, les fleurs sont fanées, elles reposent sur les cheveux noirs solidement tressés, épuisées d’avoir offert leur senteur pendant tout le jour. Leur longévité ne peut dépasser la journée, et les femmes respectent cette vie éphémère qui est celle de leurs bijoux naturels. Elles en profitent, et en font profiter ceux qui évoluent autour d’elles, sur le moment, à l’instant présent.
Toutefois, je ne voudrais pas diffuser une image passéiste ou trop peu tournée vers l’avenir de l’Inde. Ce n’est en effet pas le cas. Car cette conception du temps qui fait du présent le moment-clé conduit justement les indiens à vivre, à chaque instant, sans discontinuer, ce qui les amène dans l’avenir lui-même. L’Ephémère devient ainsi source mais aussi produit de continuité. C’est lui qui génère la vie, au sens le plus large qu’il soit.
Ainsi, les fleurs de jasmin, avant de décorer les cheveux des femmes, sont l’objet de tout un petit secteur de l’économie. Ces fleurs font vivre ceux qui les font pousser, ceux qui les transportent dans les villes, ceux qui les vendent en vrac et ceux, ou le plus souvent celles, qui les assemblent en tressant autour de leur minuscules tiges un fil de coton, de manière à former une petite guirlande. Les gestes sont précis, rapides et répétitifs, ils constituent un véritable spectacle à mes yeux. Les femmes, quand les fleurs sont agroupées, attirent les clientes à coup de « pou, pou ! » (« des fleurs, des fleurs ! »), soit assises devant leur étal, au milieu du marché, soit parcourant les rues, une bassine colorée sous le bras et la voix qui ne faiblit pas. Le fait que les fleurs ne vivent qu’un jour assure à ces femmes la durabilité de leur commerce, elles savent que tous les jours, elles pourront compter sur la coquetterie indienne pour les faire vivre, ou parfois, peut-être, simplement survivre…
De même, les feuilles de bananier donnent naissance à un véritable commerce et à une grandiose activité, chaque jour. Au cœur du marché, ou bien parfois sur le bord de la route, des hommes tranchent, répétant inlassablement leurs gestes, les feuilles de ces arbres verts. En imaginant le nombre de feuilles nécessaires à tous les repas servis dans tous les restaurants de la ville – et même au-delà, car l’usage des feuilles de bananiers est une tradition indienne, si je ne m’abuse- je me demande bien comment l’Inde fait pour faire pousser tant de bananiers ! Mais, toujours est-il que, chaque jour, la vente de celle-ci donne de quoi manger à ceux qui les vendent, ces hommes qui constituent les « dessous » des autres activités plus visibles, qui en sont les fondations elles-mêmes, sans lesquelles c’est tout l’édifice qui s’écroulerait.
Le kollam, quant à lui, ne remplit certes pas le portefeuille des femmes qui le dessine, chaque matin, mais il fait vivre leur intérieur, leur âme. Je laisse la parole à Julie, ma collègue indienne, sur ce point. Elle m’a en effet confié que le dessin du kollam était pour elle plus qu’un dessin : c’est lui qui éveille tous ses sens, c’est lui qui lui donne la force de se lever et de commencer la journée, c’est un élément essentiel de cette motivation et de cette bonne humeur qui est sienne et dont elle fait partager tous ceux qui l’entourent. Quand je lui ai demandé comment elle avait appris à tracer ces fins et délicats motifs, elle a rigolé, puis m’a expliqué qu’il n’y avait pas de cours, pas de classes pour apprendre à dessiner le kollam, que sa mère n’avait pas non plus eu besoin de lui enseigner car c’est quelque chose, selon elle, que les filles ont ici en elles. C’est donc ce talent inné, conjugué à ses observations méticuleuses, depuis qu’elle est petite, de tous les dessins qu’elle a pu croiser sur son chemin et dont elle a mémorisé les motifs en étudiant mentalement la technique pour le réaliser, qui ont fait d’elle une artiste du quotidien. Tous les matins, elle fait danser la poudre blanche selon son humeur et ses envies, pour composer un motif toujours différent. 5 petites minutes suffisent à la revigorer, à lui donner confiance en cette journée. Les jours de fête, le dessin sera plus grand, parfois coloré ; elle y passera une heure, parfois plus. Mais aussi magnifique qu’il soit, le kollam demeure une œuvre d’art éphémère, soumis aux aléas de la vie. Mais c’est justement parce qu’il s’efface et qu’il faut chaque jour le redessiner qu’il constitue un fil directeur de l’existence sur lequel les femmes marchent, sans jamais pouvoir tomber car elles regardent droit devant en ne cessant d’avancer.
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