Sanikijemè signifie samedi en tamoul. C’est le jour de Sani, l’équivalent hindou du dieu Saturne. Sani est un dieu particulier : il est craint par beaucoup d’hindous, car il provoque difficultés et malheur. D'apres ce que j'ai compris, il se poserait sur certains esprits et y resterait accroche pendant 7 ans et demi...
C’est pour couper court à toutes ces légendes et ces superstitions qu’INDP a lancé un programme auprès d’enfants de plusieurs endroits de la région. L’objectif est de parvenir à démêler le vrai du faux dans cette histoire, et surtout de rechercher des preuves historiques et scientifiques des attributs qu’on prête à Sani, le tout d’une manière ludique et créative, puisque le but final est la concoction d’une pièce de théâtre, jouée par les enfants.
C’est pour prendre part à ce programme, en tant qu’observatrice avant tout, que je me suis rendue à Villupuram ce matin, une petite ville située à une heure de bus de Pondichéry. J’ai poireauté une bonne heure au « Bus Stand », flânant entre les petits restaurants et les épiceries du coin, attendant impatiemment Kandasamy, l’animateur d’INDP que je devais suivre pendant cette journée, et qui était censé passer me prendre à 9h. Il est finalement apparu, fraîchement vêtu d’une chemise verte pomme et d’un jean à pâte d’éléphant, chevauchant sa petite moto sur laquelle il m’a emmenée. Comme toujours quand je monte sur un cyclomoteur indien, j’ai tenté d’éloigner les montées de stress qui me prennent lorsque je vois un bus foncer droit sur moi, puis bifurquer au dernier moment dans un klaxon tonitruant. L’animation devait se tenir dans une école, vide en ce samedi, puisque c’était le début des vacances pour les enfants indiens. Certains courageux et intéressés par le programme de Kandasamy avaient toutefois décidé de consacrer leur week-end à parler de Sani. Deux fillettes et trois garçons étaient là quand j’ai déboulé dans la cour de l’école. Elles m’ont souri timidement et ont esquissé le salut à l’indienne, auquel j’ai essayé de répondre sans bredouiller dans mes gestes et mes paroles, ce qui ne fut pas chose facile…
Il s’est passé un bon bout de temps avant que tous les enfants inscrits ne se pointent. J’ai eu le temps de les écouter rigoler et discuter entre eux, en m’imaginant très bien ce qu’ils étaient en train de se raconter, de remarquer que la pièce était infestée de moustiques qui volaient silencieusement autour de moi, d’observer attentivement le tableau dont les inscriptions à la craie n’avaient pas été effacées depuis la veille, puis de m’impatienter avant de me reprendre, me rappelant que j’étais en Inde et qu’ici, « le temps ne pass[ait] pas de la même manière » (parole d’Augustin, mon maître de stage). Lorsque tout le monde fut enfin assis sur les bancs en ferraille que nous avions disposé en rond autour de la petite salle de classe et muni d’un joli cahier que Kandasamy avait acheté pour chacun, nous avons pu débuter. Kandasamy a commencé par expliquer le projet aux enfants, en leur disant qu’ils allaient devoir se poser des questions sur Sani, puis mener une enquête auprès des membres de leur famille, fureter dans les livres ou dans les temples pour répondre à leurs questions ; à la suite de quoi les recherches seraient mises en commun et regroupées dans un bouquin que Kandasamy réaliserait. Enfin, après tout ce boulot, une pièce de théâtre pourra être écrite, à partir de toutes ces informations. Les enfants posaient des questions, participaient, je notais dans leur regard une attention particulière, un intérêt sincère que reflétait également le sourire qui se dessinaient sur leur visage quand les propos de Kandasamy se teintaient d’humour. Je ne comprenais certes pas tout ce qui se racontait, mais je m’efforçais de repérer des mots, de-ci de-là, et je parvenais à me repérer dans cette tornade de sons qu’est la langue tamoule. Toutefois, j’étais là en tant que spectatrice, je regardais donc d’un œil émerveillé ces garçons et ces filles. Kandasamy m’expliqua plus tard que ceux qui portaient un uniforme venaient de l’école publique, que le groupe de garçons déjà bien avancés dans l’adolescence étudiait dans le privé, et que les deux filles timides ainsi que les deux petits garçons dont les bouilles me rappelaient celles des acteurs de Slumdog Millionaire, venaient du centre d’activité et d’aide aux devoirs qu’il tenait lui-même. Ainsi, les regards, les façons de travailler et de réfléchir étaient diversifiés, même les âges, ainsi que les genres, étaient mêlés : c’était autant de points de vue différents à la clé, et donc un travail d’autant plus riche et intéressant.
Point de récréation, mais une « Tea Break », vers 11h30 : tout le monde ici raffole du thé à l’indienne, ce petit breuvage sucré composé de lait et de poudre de thé, le tout bouilli et rebouilli –heureusement, sinon mes intestins européens ne le supporterait certainement pas- et servi dans de minuscules petits verres en plastique. Le « Lunch » fut encore plus chouette, d’une typicité exaltante : Kandasamy nous a fait asseoir en rond sous le préau de l’école et nous a distribué à chacun un plateau repas, c’est-à-dire un petit paquet recouvert de journal et ficelé à la va-vite, qui contenait une merveille culinaire et gustative, qui ne payait pourtant, à première vue, pas de mine, elle-même enfermée dans une feuille de bananier. Une farandole de saveurs a colonisé mes papilles lorsque j’ai dévoré mes grains de riz à la tomate et aux multiples épices. C’était délicieux. J’ai terminé la dernière, ayant encore un peut de mal à manier correctement ma main droite sans faire tomber la moitié de ma nourriture dans mon assiette -ma feuille de bananier- à chaque fois que je porte la main à la bouche.
A la fin de la journée, les enfants avaient rédigé les questions qu’ils se posaient sur le sujet et les avaient communiquées aux autres groupes. A la fin du week-end, ils savaient comment ils allaient s’y prendre pour mener leur enquête, grâce à la motivation débordante de Kandasamy, son entrain et sa capacité à réquisitionner l’attention de tous –même la mienne, alors que je ne comprenais rien- par ses paroles ainsi que par les petits jeux et chansons avec lesquels il a agréablement assaisonné les deux journées de travail.
J’ai dit au revoir à mes compagnons du week-end, avec lesquels je n’avais pas échangé beaucoup plus que des sourires, mais c’était déjà une richesse inouïe, mon cœur s’en trouvait chargé d’une once de bonheur indescriptible…
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