lundi 8 novembre 2010

Deepavali

         Le 5 novembre, en Inde, c’est Deepavali. Une fête liée à la religion hindoue, pendant laquelle on commémore la mort du démon Narakasura, tué par le dieu Krishna, mais également diffusée à l’ensemble de la société indienne. C’est la fête de la lumière : étymologiquement, Deepavali signifie « rangée de lampes ». A cette occasion, les magasins sont illuminés, on s’achète de nouveaux habits et on fait éclater des pétards.
        On pourrait comparer cela à notre Noël chrétien : une fête familiale, dont on n’attend pas la date elle-même pour commencer à la célébrer. En effet, une bonne semaine avant, si ce n’est plus, les pétards commencèrent à gronder çà et là dans toute la ville. Au début, je crus à un attentat, des explosions, une quelconque attaque, mais je me rendis compte que ces bruits assourdissants étaient synonymes de joie et de bonheur. Les échoppes vendant des « fireworks » se montrèrent tout à coup sur les bords de rue –étaient-elles là avant ? Je ne l’avais pas remarqué ! Les magasins de vêtements fabriquèrent tout spécialement une nouvelle collection de tenues pour l’évènement : saris, chudidars et dhotis furent remis aux clients dans des sacs édités pour l’occasion, portant l’inscription « Happy Deepavali ! ». Plus la date approchait, plus les pétards éclataient. Je ne parvins pas à m’y habituer, sursautant à chaque explosion comme si je n’en avais jamais entendu de ma vie auparavant et regardant d’un air sévère le responsable de ce petit traumatisme qu’il venait de causer en moi. J’étais bien la seule à être dérangée par ces pétards : tous les enfants et même beaucoup d’adultes semblaient s’adonner à cœur joie à cette activité. Certaines familles ont même réalisé des feux d’artifices miniatures, et les fleurs de feu qui s’élevaient dans la nuit adoucissaient la terreur que me fichaient les bruits de pétard incessants. Le jour J faisait partie des nombreux « Public Holidays » que compte l’Inde. Mais contrairement à d’autres jours fériés, celui-ci vit les magasins fermés et les rues presque désertes : les gens étaient en famille, autour d’un bon repas ou bien en train de s’offrir des sucreries. Les seules âmes que je croisai ce jour-là ne manquèrent de me souhaiter une « Joyeux Deepavali »…

       Dans mon ONG, on a fêté les lumières à notre manière. Une soirée, que dis-je, une après-midi prolongée, s’est tenue le 4 novembre en fin de journée au bureau d’INDP. Augustin nous avait tous convié à 3 heures pour un « truc fort », il le pressentait. Je me demandais bien ce qui allait se passer, et j’attendais avec impatience l’heure H. Tout le monde s’activait, se préparait, il régnait une ambiance de fête, une de celle qui contient une bonne humeur teintée d’énervement. Augustin et Kandasamy ont commencé par faire une petite mise en scène théâtrale avant de nous demander de présenter les travaux que nous avions réalisés : nous avions en effet dû préparer, pour l’occasion, une œuvre d’art plastique qui devait faire passer le message « il faut renforcer l’indépendance ». Les réalisations des indiens contenaient presque toutes l’élément du feu et insistaient sur la condition féminine ou bien sur celle des dalits, quand ce n’était pas, plus globalement, celle des personnes opprimées. Pour ma part, j’avais voulu montrer que le plus important aujourd’hui selon moi était de se défaire de la dépendance que nous avions aux biens matériels et à toutes les « choses » qui nous emprisonnaient, nous et nos esprits. La différence était claire entre eux et moi dans le message diffusé, et je réalisai alors combien l’oppression par la caste, par les règles de la religion, de la famille ou bien encore par le Gouvernement et ses différents rejetons était forte ici et se devait, pour tous ces gens présents, d’être combattue. Cette notion de combat revient chez eux à plusieurs reprises, par le biais du feu notamment. Chacun présenta son œuvre puis se soumit aux questions et critiques de l’assemblée, dont tous les membres étaient assis en tailleur devant lui. J’étais frustrée de ne rien comprendre, et bien qu’Augustin traduisit de temps à autres le tamoul en français, je sentais que je manquais la majeure partie du débat en cours et que je loupais donc tout l’intérêt d’un tel programme, pensé par Augustin pour poursuivre, ici encore, sa logique éducative, qui vise à faire prendre conscience aux gens de ce qu’ils sont et de la valeur qu’ils possèdent en eux, afin de les amener à se soulever contre les injustices qui, justement, empêchent à tout le monde de pouvoir accéder à l’ « indépendance ».
       Les questions fusaient, les critiques pleuvaient. Car le but n’était pas seulement de féliciter les « artistes » pour leur créativité et pour le talent dont ils avaient fait preuve en réalisant leur œuvre, mais surtout de réfléchir à ce qu’ils avaient vraiment voulu dire et, au besoin, signaler les incohérences présentes dans leur travail. Les échanges étaient parsemés de chansons, que l’un ou l’autre entamait quand le débat en cours nécessitait une illustration musicale. Des chansons composées par les membres d’INDP et des groupes de population marginalisées, au cours de camps avec les enfants ou de formations ; des chansons qui étaient toute assorties à ce sujet brûlant, celui de l’ « indépendance », et qui, par leurs paroles, cherchaient à stimuler l’action, la lutte contre l’oppression. Kandasamy, joueur de parè –la percussion typique des dalits, j’en reparlerai dans un autre article-, accompagnait chaque chant par sa percussion, ce qui donnait un résultat des plus entraînants, un style musical dont je tombai éperdument amoureuse.

       Après ces quelques heures de débat sur l’ « indépendance », pendant lesquelles avait mijoté dans cette petite salle des envies de révolution –c’est ce que j’avais senti, plus que compris-, vinrent les présentations de Dalton, brésilien stagiaire à INDP, mon grand ami de Pondichéry ; et Fred, de passage pour deux semaines pour réaliser un film sur le microcrédit, dans le cadre de « Congés Solidarité ». Mes deux compères, les seuls de l’ONG qui parlaient français, étaient en effet sur le point de partir, c’est pourquoi Augustin leur avait demandé de présenter leur pays, leur région. Ils reçurent des cadeaux de la part d’INDP, et furent honorés par un grand châle qu’on leur mit sur le dos. Les sourires montaient jusqu’aux oreilles, je fus émue par un tel moment, il régnait une atmosphère où se mêlait la joie et la tristesse, due au départ qui approchait pour eux.

       Nous poursuivîmes par le repas, préparé par Juliet, une de mes collègues à INDP, pour toute la troupe. C’était succulent. Assise en tailleur, les doigts dans mon assiette, je dévorai à pleines dents le riz au tamarin et je redemandai maintes fois du dhal. C’était dingue comme j’étais contente d’être là, j’observais avec une grande attention la scène, en essayant de graver dans ma mémoire sensorielle ce ressenti qui était mien à cet instant.

       Vint ensuite la célébration des lumières proprement dite. Des bougies furent allumées, la lumière de la salle éteinte et tout le monde s’assit en rond, en tailleur toujours. Eppi, un chanteur faisant partie de la troupe de théâtre d’INDP, nous raconta une histoire dont je ne compris rien, sauf peut-être le sujet : il contait l’histoire de Deepavali selon la religion hindoue. L’assemblée était passionnée : je remarquais les expressions des visages qui évoluaient au fil de l’histoire ainsi que les gestes que certains ne pouvaient s’empêcher de faire pour accompagner les péripéties narrées.
       Augustin nous invita ensuite à nous lever et nous proposa une séance d’improvisation créative : il mit de la musique classique, nous munit de rubans et de couleur et nous laissa le champ libre pour accompagner la mélodie avec nos bouts de tissus. Je me demandais ce que c’était que ce délire, mais je me pris au jeu et je fus finalement enthousiasmée par le résultat : on se mit à danser, et Augustin sortit un ballon avec lequel il joua, le lança dans les airs, le rattrapa en effectuant lui aussi une chorégraphie. C’était chouette, à la limite du surréalisme, tellement bizarre mais si revigorant.
Au cours de cette fête, Augustin avait tenu à nous montrer que la lumière, ce n’était pas seulement la flamme d’une bougie ou l’ampoule d’une lampe, mais aussi les idées, la créativité, la connaissance et le savoir. Il voulait fêter les lumières de manière « alternative », c’est-à-dire de la manière dont il entendait, lui, la définition de la « lumière »…

       Vint l’heure de faire éclater, nous aussi, des pétards. Ils ont tonitrué dans la nuit noire, en ajoutant encore un traumatisme à mes délicats tympans mais en émerveillant mes yeux par les petites boules de feu qui s’élevaient de certains d’entre eux. La fumée me faisait suffoquer mais je devais avouer que c’était beau, ces lumières dans la nuit, autour desquelles nous étions réunis. C’était l’ultime étape de la fête, qui bientôt prit fin. J’avais passé un si bon moment, je n’avais même pas vu les 6 heures qu’avaient duré la fête passer. Sur le chemin du retour, après avoir remercié tout mes camarades pour cette célébration, humant l’air nocturne dans les rues pondichériennes, je me disais que si toutes les entreprises organisaient de telles fêtes, si tous les chefs de ces entreprises étaient aussi joyeux, créatifs et motivés que celui de mon ONG, alors personne ne voudrait partir à la retraite, tout le monde voudrait rester travailler le plus longtemps possible, car les relations et l’ambiance de travail seraient tellement enthousiasmantes qu’aller au travail serait bien plus motivant que s’adonner à tel ou tel « loisir » ou « repos »…

2 commentaires:

  1. Bonjour Perrine, c'est Guillaume l'ami de Justine, j'ai dévoré ce premier article. Ton écriture m'a fait voyager ! Je te souhaite une belle continuation en Inde en tout cas, moi je continue de lire ton blog pour l'instant ! Bye !

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  2. Tes articles sont merveilleux et comme dit Guillaume, ton écriture nous fait voyager !
    J'aimerais avoir autant de choses à raconter que toi, mais c'est vrai que la vie à Saint-Nazaire ne doit pas être aussi passionante qu'à Pondichéry.
    J'ai qu'une hâte, et je te le dis à chaque fois que je te vois sur Skype : te retrouver et partager avec toi ta nouvelle vie et tes nouvelles petites habitudes !
    Je t'embrasse.
    Justine.

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