dimanche 17 octobre 2010

Or blanc


A une quarantaine de kilomètres au nord de Pondichéry, qu’un bus indien parcourt en une bonne heure, se trouve la petite ville de Marakkanam. Une route principale, bordée de petites échoppes, de marchands de babioles, de réparateurs de deux-roues et de temples colorés ; des petits quartiers de part et d’autre ; mais surtout, des marais salants, tout autour du centre. C’est pour aller rendre visite aux paludiers –que l’on nomme en tamoul…, ce qui signifie « producteurs de sel »- que je me suis rendue là-bas. Kumar, membre de l’équipe de mon ONG habitant dans le coin, m’a emmenée sur les lieux. J’ai grimpé à l’arrière de sa petite moto, j’ai recouvert ma tête de mon foulard pour ne pas laisser le soleil taper trop fort dessus, et nous avons démarré. J’ai aperçu de loin de grandes collines blanches, partiellement recouvertes de bâches bleues. Cette vision m’enthousiasmait déjà, j’étais plus que pressée de voir comment on produisait du sel indien, et surtout, je voulais voir si le travail ressemblait à celui des marais salants de Guérande, qui sont chez moi, en Bretagne, à la fois une activité économique de taille et une attraction touristique et culturelle sans pareil.

            Le mois d’octobre n’est pas la saison idéale pour se rendre sur les marais salants : c’est le début de la saison des pluies, celle pendant laquelle les marais sont pleins d’eau, inutilisés, et les travailleurs bien moins nombreux que pendant la saison chaude, qui s’étale d’Avril à Juin. Pourtant, le spectacle qui s’est offert à moi, mettant en scène le travail de mise en sac du sel ramassé cet été, valait plus qu’un rapide coup d’œil. Au pied de chacune de ces petites montagnes blanches s’affairait un petit groupe, composé d’hommes et de femmes –en plus grand nombre, d’ailleurs, que leurs confrères masculins. Certains remplissaient de profonds plateaux circulaires de sel, que deux autres soulevaient avec vigueur avant de le poser sur la tête d’un ou d’une de leurs collègues. Le porteur, ou la porteuse, le plus souvent, se dirigeait ensuite vers le l’enfilade de sacs de jute puis en remplissait un avec le contenu de la charge qu’elle trimbalait sur sa tête. Certains se chargeaient de tasser les sacs, et une femme s’appliquait à coudre grossièrement les deux rebords de toile ensemble, afin de sceller les sacs.
Tous avaient la peau très noire, certainement tannée par les longues heures qu’ils avaient dû passer sous le soleil tapant, en récoltant le sel. Ils étaient pleins d’une folle énergie, le travail semblait harassant mais personne ne se plaignait, tout le monde s’activait avec confiance et détermination. J’admirais tout particulièrement les femmes, vêtues de leurs saris, certes sales et enfilés à la va-vite, mais tout de même de saris, même pour réaliser un tel travail. Avec leurs foulards sur la tête, leurs boucles d’oreille et de nez dorées faisant resplendir leur visage à la peau abimée, leurs dents parfois cassées, l’incroyable force, la fierté qui débordaient de leurs regards et de leurs gestes, elle me faisaient à des femmes pirates, ou bien à des guerrières, courageuses et braves, ne rechignant devant rien, pas même un travail requérant une force physique inouïe.
J’étais hypnotisée par le travail qui se déroulait sous mes yeux, je faisais valdinguer mes yeux de gauche à droite, tentant de ne rien manquer, tout en me baladant entre les groupes, écrasant presque honteusement les grains de sel qui gisaient au sol, et bombardant Kumar de questions. Lorsqu’il ne connaissait pas la réponse, il posait la question aux travailleurs ou à leurs chefs, ces trois hommes parés de vêtements d’un blanc aussi immaculé que le sel qu’ils produisaient, tranquillement assis sur les sacs de sel déjà remplis : c’étaient les « salt producers », ceux qui organisaient le travail, qui employaient tous ces travailleurs, et ceux qui raflaient la mise à la fin du processus… Pourtant, le terrain ne leur appartient même pas : c’est celui du gouvernement, qui d’après ce que j’ai compris, le leur loue. La production de sel de Marakkanam est donc bien différente de celle de Guérande, où les paludiers, organisés en coopérative, possèdent chacun leur bout de marais salant…
Les ballots de sel étaient chargés dans des camions, à destination des locaux de la grande entreprise, où les grains étaient mis en petits sachets, avant de partir dans toutes les régions de l’Inde pour y être vendu dans des petits ou gros magasins. Le sel de Marakkanam est très célèbre, m’a affirmé Kumar. De plus, ces marais salants sont un des plus gros sites de production, dans le Tamil Nadu du moins.

Il faudra que je revienne sur les lieux pendant la saison sèche, afin de voir les travailleurs récolter le sel. Les outils qu’ils utiliseront alors se trouvent pour l’instant rangés dans une petite cabane, dans laquelle je me suis discrètement introduite, réalisant avec joie que la raclette fixée au long manche était exactement la même que ceux qu’utilisent les paludiers guérandais. J’avais appris que les gestes et les instruments de cette activité avaient traversé les siècles et les continents, mais j’étais heureuse de le vérifier de mes propres yeux.
Quand cette saison pointera son nez, ils auront déjà préparé le terrain, modelé les murets, pompé l’eau des bassins de sorte que le niveau d’eau dans ceux-ci soit propice à une bonne évaporation ; travail pour lequel ils auront été aidés par toute leur famille, enfants compris. D’ailleurs, ces derniers deviendront peut-être travailleurs sauniers à leur tour, puisqu’ici le métier se transmet de père et de mère en fils et en fille ; les gestes traversent ainsi les générations. Dans ma province bretonne, sur les marais salants de Guérande, une école de paludiers a été créée, à l’initiative de jeunes paludiers militants et engagés, pour faire face à la menace d’un savoir-faire ancestral quand, dans les années 70, les terres salicoles ont failli être transformées en lotissements…

Je me sentais bien privilégiée sur ce site, au milieu de ceux qui se tuaient à la tâche, bénéficiant d’une visite guidée gratuite, avec traducteur et immersion totale dans la situation. Il n’y avait pas de panneaux explicatifs, mon guide n’avait pas de réponses à toutes mes questions, personne ne m’a empêchée de prendre des photos : c’était un musée grandeur nature, sans frontières, sans horaires d’ouverture, dans lequel j’étais la seule à me promener. Il n’y avait pas de boutique de souvenirs à la fin du parcours, mais Kumar m’en a dégotée une : une minuscule échoppe, au milieu du marché de Marakkanam, entre des étals d’aubergines et un vendeur de gâteaux secs. Elle était tenue par une femme et sa fille, qui m’ont souri de toutes leurs dents en me vendant un gros sac de sel local. La petite pièce de 5 roupies que je leur ai tendue valait bien moins que ce ballot de sel que j’ai obtenu, qui sentait bon l’Inde, la mer et le travail des femmes, et dont émanait cette joie de vivre qui fleurit ici en permanence. Mon riz aura désormais une saveur toute spéciale, après avoir cuit dans une eau salée par cet or blanc de Marakkanam… Je tâcherai d’en garder peu pour la France : promis, je vous ferai goûter.

samedi 9 octobre 2010

Chers compatriotes…


         La semaine dernière, ma boîte aux lettres pondichérienne fut baptisée par une petite enveloppe portant le cachet du Consul Général de France. Ce dernier me conviait à une réception organisée à l’occasion de la venue du sénateur des français de l’étranger, M. Louis Duvernois. Le jour J se pointa bientôt, et je me rendais, après une longue et tortueuse hésitation, à la « Résidence ». J’avais enfilé ma tenue de détective : je voulais seulement observer, j’étais curieuse de savoir à quoi ressemblait une cérémonie de ce genre, bien que dans l’idée, celle-ci me repoussait quelque peu…
            A l’entrée du grandiose bâtiment, où une violente clim’ me donna des frissons, je montrai pâte blanche au gardien en lui tendant mon carton d’invitation. Autour de moi, les gens semblaient se connaître de longue date, ils s’embrassaient sur les deux joues, bien à la française –en Inde, ce geste ne se fait pas en public- et se racontaient leurs anecdotes du jour. Les femmes étaient élégamment vêtues et maquillées et la plupart des hommes portaient un joli veston qui devaient les faire suer comme des bœufs. Les petits sacs à main coquets des invitées contrastaient follement avec mon sac à dos plein à craquer et mon « lunch bag » d’où dépassait une grosse bouteille d’eau. Le feu de l’action se déroulait à l’étage, en haut des luxueux escaliers, où le Consul accueillait chacun d’un sourire et d’une poignée de main. Je me sentais déjà ridicule et je ne savais où me mettre au milieu de tous ces français. Heureusement, Sœur Thérèse, une religieuse qui avait à son compte 52 années de vie en Inde et qui tenait un atelier de broderie pour les femmes dans le besoin, se présenta à moi, comme je me présentai à elle. Je me pris d’une affection immédiate pour cette petite dame aux cheveux blancs, d’une incroyable maigreur dans sa petite robe grise et dont les yeux, derrière de grosses lunettes, brillaient de gentillesse et d’intelligence. Elle me parla de l’Inde et de sa vie, tandis que les invités défilaient devant elle en lui serrant la main et en l’appelant « Ma sœur ». On formait un chouette duo : elle devait être la plus vielle de l’assemblée, et j’étais sans doute la plus jeune.
            L’alcool coulait dans les verres, les petits fours –dont certains recouverts d’une couche de pâté…- circulaient sur des plateaux, transportés de groupes en groupes par des serveurs indiens vêtus comme dans les restos 5 étoiles. Je me demandais combien de portions de « Veg Fried Rice » -à 20 roupies l’unité- on aurait pu acheter et offrir aux mendiants de la rue au lieu d’importer et d’ouvrir une bouteille de champagne supplémentaire. Le Consul et le sénateur nous convièrent bientôt dans la pièce jouxtant la salle de réception et entamèrent leur discours. Belles paroles et quolibets diplomates. J’écoutais attentivement, comme tous les français présents. Mais je fus bientôt prise d’une nausée. Je me rendis compte que je n’étais pas du tout à ma place au milieu de ces gens : le sénateur affirmait qu’on était tous des français, qu’il était là pour défendre la « communauté française » de Pondichéry –terme qui revint à plusieurs reprises dans son discours et qui me faisait un étrange effet à chaque fois que je l’entendais-, qu’il admirait la vie associative de cette « communauté », qui apparemment savait défendre ses droits… Il nous parla de l’AFE, l’Assemblée de Français de l’Etranger, dont j’ignorais jusque-là l’existence, et nous assura que les délégués de cette Assemblée faisaient du bon boulot pour nous, « français ».
            Stagiaire en quête de nouveauté et de dépaysement, française malade d’un trop plein de France, jeune pacifiste quelque peu honteuse d’appartenir à la nation dominatrice de Pondichéry pendant une longue période, cette réception n’était pas faite pour moi. Je ne suis pas venue en Inde pour côtoyer la France. Le nom des rues de la ville et les baguettes à vendre dans les boulangeries, ainsi que les maisons coloniales dont j’aperçois parfois un morceau au cours de mes pérégrinations dans la ville, me suffisent amplement.
            Cette réception m’a toutefois éclairé sur un des aspects de la France que je ne connaissais pas et que j’ignorais être si bien organisé et si développé : celui des « Français de l’étranger ». Mais est-on obligé de parler de « communauté » ? Est-ce tous les français mettent-ils ainsi en avant leur nationalité lorsqu’ils partent vers d’autres contrées ? Cela dit, quelque part, pourquoi pas : j’aime tant le quartier indien de Paris, les épiceries exotiques qui sentent bon les épices et les fêtes africaines organisée parfois dans ma ville. Alors, peut-être que les indiens aiment à voir ces français se réunir et s’amuser dans leur pays ?
            Toujours est-il que cette « communauté » ne sera pas la mienne. Je me sauvai comme une voleuse, avant la deuxième tournée de petits fours, en n’oubliant toutefois pas de dire au revoir et à bientôt à Sœur Thérèse…

Sanikijemè

Sanikijemè signifie samedi en tamoul. C’est le jour de Sani, l’équivalent hindou du dieu Saturne. Sani est un dieu particulier : il est craint par beaucoup d’hindous, car il provoque difficultés et malheur. D'apres ce que j'ai compris, il se poserait sur certains esprits et y resterait accroche pendant 7 ans et demi...
C’est pour couper court à toutes ces légendes et ces superstitions qu’INDP a lancé un programme auprès d’enfants de plusieurs endroits de la région. L’objectif est de parvenir à démêler le vrai du faux dans cette histoire, et surtout de rechercher des preuves historiques et scientifiques des attributs qu’on prête à Sani, le tout d’une manière ludique et créative, puisque le but final est la concoction d’une pièce de théâtre, jouée par les enfants.
            C’est pour prendre part à ce programme, en tant qu’observatrice avant tout, que je me suis rendue à Villupuram ce matin, une petite ville située à une heure de bus de Pondichéry. J’ai poireauté une bonne heure au « Bus Stand », flânant entre les petits restaurants et les épiceries du coin, attendant impatiemment Kandasamy, l’animateur d’INDP que je devais suivre pendant cette journée, et qui était censé passer me prendre à 9h. Il est finalement apparu, fraîchement vêtu d’une chemise verte pomme et d’un jean à pâte d’éléphant, chevauchant sa petite moto sur laquelle il m’a emmenée. Comme toujours quand je monte sur un cyclomoteur indien, j’ai tenté d’éloigner les montées de stress qui me prennent lorsque je vois un bus foncer droit sur moi, puis bifurquer au dernier moment dans un klaxon tonitruant. L’animation devait se tenir dans une école, vide en ce samedi, puisque c’était le début des vacances pour les enfants indiens. Certains courageux et intéressés par le programme de Kandasamy avaient toutefois décidé de consacrer leur week-end à parler de Sani. Deux fillettes et trois garçons étaient là quand j’ai déboulé dans la cour de l’école. Elles m’ont souri timidement et ont esquissé le salut à l’indienne, auquel j’ai essayé de répondre sans bredouiller dans mes gestes et mes paroles, ce qui ne fut pas chose facile…
            Il s’est passé un bon bout de temps avant que tous les enfants inscrits ne se pointent. J’ai eu le temps de les écouter rigoler et discuter entre eux, en m’imaginant très bien ce qu’ils étaient en train de se raconter, de remarquer que la pièce était infestée de moustiques qui volaient silencieusement autour de moi, d’observer attentivement le tableau dont les inscriptions à la craie n’avaient pas été effacées depuis la veille, puis de m’impatienter avant de me reprendre, me rappelant que j’étais en Inde et qu’ici, « le temps ne pass[ait] pas de la même manière » (parole d’Augustin, mon maître de stage). Lorsque tout le monde fut enfin assis sur les bancs en ferraille que nous avions disposé en rond autour de la petite salle de classe et muni d’un joli cahier que Kandasamy avait acheté pour chacun, nous avons pu débuter. Kandasamy a commencé par expliquer le projet aux enfants, en leur disant qu’ils allaient devoir se poser des questions sur Sani, puis mener une enquête auprès des membres de leur famille, fureter dans les livres ou dans les temples pour répondre à leurs questions ; à la suite de quoi les recherches seraient mises en commun et regroupées dans un bouquin que Kandasamy réaliserait. Enfin, après tout ce boulot, une pièce de théâtre pourra être écrite, à partir de toutes ces informations. Les enfants posaient des questions, participaient, je notais dans leur regard une attention particulière, un intérêt sincère que reflétait également le sourire qui se dessinaient sur leur visage quand les propos de Kandasamy se teintaient d’humour. Je ne comprenais certes pas tout ce qui se racontait, mais je m’efforçais de repérer des mots, de-ci de-là, et je parvenais à me repérer dans cette tornade de sons qu’est la langue tamoule. Toutefois, j’étais là en tant que spectatrice, je regardais donc d’un œil émerveillé ces garçons et ces filles. Kandasamy m’expliqua plus tard que ceux qui portaient un uniforme venaient de l’école publique, que le groupe de garçons déjà bien avancés dans l’adolescence étudiait dans le privé, et que les deux filles timides ainsi que les deux petits garçons dont les bouilles me rappelaient celles des acteurs de Slumdog Millionaire, venaient du centre d’activité et d’aide aux devoirs qu’il tenait lui-même. Ainsi, les regards, les façons de travailler et de réfléchir étaient diversifiés, même les âges, ainsi que les genres, étaient mêlés : c’était autant de points de vue différents à la clé, et donc un travail d’autant plus riche et intéressant.
            Point de récréation, mais une « Tea Break », vers 11h30 : tout le monde ici raffole du thé à l’indienne, ce petit breuvage sucré composé de lait et de poudre de thé, le tout bouilli et rebouilli –heureusement, sinon mes intestins européens ne le supporterait certainement pas- et servi dans de minuscules petits verres en plastique. Le « Lunch » fut encore plus chouette, d’une typicité exaltante : Kandasamy nous a fait asseoir en rond sous le préau de l’école et nous a distribué à chacun un plateau repas, c’est-à-dire un petit paquet recouvert de journal et ficelé à la va-vite, qui contenait une merveille culinaire et gustative, qui ne payait pourtant, à première vue, pas de mine, elle-même enfermée dans une feuille de bananier. Une farandole de saveurs a colonisé mes papilles lorsque j’ai dévoré mes grains de riz à la tomate et aux multiples épices. C’était délicieux. J’ai terminé la dernière, ayant encore un peut de mal à manier correctement ma main droite sans faire tomber la moitié de ma nourriture dans mon assiette -ma feuille de bananier- à chaque fois que je porte la main à la bouche.
            A la fin de la journée, les enfants avaient rédigé les questions qu’ils se posaient sur le sujet et les avaient communiquées aux autres groupes. A la fin du week-end, ils savaient comment ils allaient s’y prendre pour mener leur enquête, grâce à la motivation débordante de Kandasamy, son entrain et sa capacité à réquisitionner l’attention de tous –même la mienne, alors que je ne comprenais rien- par ses paroles ainsi que par les petits jeux et chansons avec lesquels il a agréablement assaisonné les deux journées de travail.
            J’étais heureuse d’assister à une telle démonstration de confiance envers l’enfance, mais également étonnée de l’intérêt que ces enfants portaient à un sujet et à une activité comme ceux-ci. Je tentais d’imaginer les enfants français que je connaissais dans une telle situation, j’avais bien du mal à y arriver. De plus, je me suis rendue compte qu’un tel projet avait pour objectif non seulement d’éloigner des superstitions malheureuses, mais également, et surtout, de mettre en commun le plus de savoirs possible, qu’il soit formel ou informel, qu’il vienne des enfants, de leurs grands-parents, d’internet ou d’un livre, et ce afin de montrer que le savoir est partout, niché même là où on ne le soupçonne pas, parfois bien plus que dans les livres ou dans les écoles. En outre, c’est aussi dans le but de faire dialoguer ces savoirs qu’INDP avait mis en place un tel programme, pour les diffuser de l’un à l’autre, et ainsi obtenir un savoir grandiose car cosmopolite, pimenté à toutes les sauces. Ce n’est que de cette manière qu’il est possible de se rendre compte de la présence de ce savoir et de démêler ce qui est savoir et ce qui ne l’est pas.
            J’ai dit au revoir à mes compagnons du week-end, avec lesquels je n’avais pas échangé beaucoup plus que des sourires, mais c’était déjà une richesse inouïe, mon cœur s’en trouvait chargé d’une once de bonheur indescriptible…
            Je suis repartie, quittant la petite ville de Villupuram, dans laquelle je n’avais croisé aucune peau blanche comme la mienne –la ville ne figurant pas sur le Guide du Routard…-, qui m’avait accueillie comme une princesse, en m’offrant son ambiance typiquement indienne, non polluée par l’industrie touristique ; avec ses petits restaurants et leurs menus à quelques roupies ; ses troupeaux de vaches et ses ruelles boueuses après la pluie de la nuit ; sa fête foraine dans laquelle je n’ai pas pu m’empêcher de rentrer, car j’ignorais jusque-là qu’il y avait des grandes roues et des manèges tord-boyaux en Inde ; sa horde de véhicules, dont les cris me perçaient les tympans, et puis tous ses habitants, qui vaquaient à leurs occupations banales et quotidiennes, sous mon regard émerveillé, comme toujours.

« Puducherry will not be the same if you litter »

Telle est la jolie et encourageante phrase que l'on peut lire, par deux ou trois fois, sur des panneaux d'un côté et de l'autre du front de mer. Il y a pourtant du pain sur la planche, ou plutôt des chapatis sur le tawa... Les déchets, ici, sont partout. Ils forment des petits tas, nonchalamment adossés contre un tronc d'arbre ou un poteau posé là, ou bien des collines aux pentes douces, voire des montagnes à certains endroits, dans lesquelles chiens et vaches n'hésitent pas à fourrer leur museau à la recherche d'un éventuel petit casse-croûte. Des sacs en plastiques, des emballages en tout genre, des fruits trop faits, des épluchures multicolores, ou autre espèce de « rubbish », que je ne parviens parfois pas à distinguer. Les emballages ici abondent. Les petites échoppes de la rue vendent des sachets en plastiques remplis d'eau ou de lait, que les gens jettent à terre quand ils ont asséché leur soif; et le papier journal dans lequel sont servis les fried rice, les dhals ou les noodles se retrouvent à terre une fois que les estomacs de leurs propriétaires ont été remplis. Quelle ne fut pas ma surprise quand j'ai vu une jolie petite indienne, si mignonne dans ses habits colorés, dont les cheveux luisants étaient admirablement tressés, jeter sans vergogne un bout de papier par terre, tandis qu'un homme non loin d'elle balançait une bouteille vide entre les rochers du front de mer... Pourtant, la promenade devant la mer est un des seuls endroits de la ville où l'on peut trouver des poubelles: ce sont de jolis petits lapins, qui ouvrent gentiment leurs bras aux déchets des passants.

Surprise donc, mais également remise en question. Réflexion d'ordre culturelle. Méditation rubbishique. Pensées sociologico-éducatives... Tout cela en menant tout de même ma petite enquête et en tachant de comprendre où partaient les déchets pondichériens. Lorsque je suis arrivée ici, la question ne se posait que de manière abstraite, puisque je jetais mes ordures dans la poubelle de la cuisine de l'auberge « Le Rêve Bleu », qui m'accueillait pour mes premiers jours, et que mes déchets disparaissaient je ne sais trop comment. Mais la question me trottait dans la tête, et je me demandais comment j'allais faire, moi, quand j'habiterai dans mon petit studio, pour me débarrasser de mes sacs poubelles... Serai-je obligée de les stocker chez moi, ou bien devrai-je me résoudre à aller les empiler sur une des collines de plastique de la ville? Tournicotis mentaux, jusqu'à un beau matin, quand j'ai enfin compris que le coup de sifflet à 7 heures, tonitruant dans ma petite rue encore toute silencieuse, signalait le passage du ramasseur de poubelles, traînant derrière lui un grand chariot, version indienne de nos gros et puants camions.
 

        Restait à savoir où allaient donc ces sacs après leur voyage sur cet engin à roulettes…Ce fut chose faite lorsque, lors d’un travail réalisé dans le cadre de mon stage, je découvris que les déchets de la ville étaient brûlés non loin de quartiers peuplés par des populations pauvres, celles-là mêmes auprès desquelles INDP était venu en aide, il y a 2 ou 3 ans, pour les aider à reconstruire des maisons dignes de ce nom...

      Mais il me faudrait pas donner une image fausse de ce sujet en Inde: Augustin m'a dit que le poslystyrene et le plastique n'etaient pas si vieux que cela, et qu'avant l'introduction de ceux-ci les indiens utilisaient des materiaux biodegradables. Aujourd'hui encore, les ecolos indiens ne sont pas tant ceux qui participent au nettoyage de la cote -comme cela a ete fait le 25 septembre- mais, a mon humble avis, ce sont les petits vendeurs des rues qui me donnent du lemon rice emballe dans un feuille de bananier, elle meme enveloppee d'une feuille de papier journal...