jeudi 16 septembre 2010

Ganesh Chathurti

                Mes deux compères du Rêve Bleu – la petite auberge de charme où j’ai passé mes premières nuits indiennes-, dévots de Krishna, adeptes de l’hindouisme et en voyage en Inde avant tout dans un but spirituel, m’ont assurée que j’était vraiment arrivée au bon moment dans le pays, puisque j’allais pouvoir vivre en direct l’anniversaire de Ganesh. J’étais enthousiaste à l’idée d’une telle fête, je me demandais s’il y aurait des bougies, combien, et si l’éléphant allait les éteindre d’un souffle de sa trompe.      
              Cet anniversaire fut d’un tout autre style. Vendredi dernier, le 11 septembre, j’observai dans toutes les rues de Pondichéry des statuettes du dieu à tête de pachyderme, vendues à même le sol, posées sur des tapis. Plus ou moins grandes, elles étaient constituées d’une sorte de terre glaise qui avait l’air de coller. Entre les vendeurs de statues se pressaient des enfants ou des hommes plus vieux, qui proposaient quant à eux d’étranges petits parasols colorés. J’en ai acheté un, je trouvais cela mignon et amusant, mais je m’interrogeais bien quant à l’utilité d’un tel objet –c’était une assiette en carton décorée de papier de couleur et de paillettes…      Le soir venu, je me baladais, comme bien souvent, sur le front de mer, humant l’air moite et salé et observant les petites marchands de nourriture à emporter qui s’entassaient autour de l’immense statue de Gandhi, lorsque j’ai aperçu quelqu’un dans l’eau, ce qui à Pondichéry est vraiment rare. Je me suis rendue compte qu’il n’était pas seul, et que d’autres avait fait comme lui. C’étaient de jeunes garçons, qui plongeaient, enfouissaient la statue de Ganesh sous l’eau et remontaient à la surface. Sur les rochers, j’ai alors aperçu nombres de petits groupes, réunis autour de leur statue toute décorée, faisant brûler de l’encens devant Ganesh… Un peu plus tard, on m’a appris que les statues, faites de terre non séchées, étaient achetées par les familles indiennes, puis posées au milieu de la maison pendant un, deux ou trois jours. Pendant que la statue se faisait maquiller, elle séchait, et en même temps, absorbait toutes les mauvaises ondes, les mauvais esprits qui auraient pu traîner dans l’habitation. C’étaient ces statues que les jeunes garçons de la famille – à qui on donnait les tâches les plus nobles- emportaient ensuite au fond de l’eau, de sorte que la statue et toutes les mauvaises ondes qu’elle contenait soient dissous et purifiés par l’eau de mer… Epoustouflant. J’ai adoré. Mais le spectacle ne faisait que commencer…     
               Mercredi, en fin d’après-midi, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir nombre de policiers sur le front de mer ainsi que des camions anti-émeute sur un lieu si calme et reposant. Mais cette présence s’expliquait : un immense cortège composé d’une cinquantaine de gigantesques statues de Ganesh, toutes posées sur de petites camionnettes, était posté devant la mer. Augustin, mon maître de stage avec qui je me trouvais à ce moment-là, m’expliqua que chacun de ces grotesques objets étaient l’œuvre d’un groupe de personnes, qui s’étaient cotisées pour fabriquer un gros Ganesh –plus il était grand et beau, mieux c’était, bien sûr- et que toutes ces statues allaient être jetées à l’eau, du bout de la digue située à l’extrémité du front de mer, digue sur laquelle attendait déjà une grue prévue à cet effet. J’ai observé attentivement chaque statue, les couleurs criardes, le manque de simplicité mais en même temps la grande créativité des artistes ayant participé à leur réalisation. En même temps, je ne pouvais empêcher mon côté écolo de méditer à propos de touts ces gros objets qui allaient s’entasser au fond de l’eau ou bien divaguer sur la mer… Tout à coup, un immense Ganesh, bien plus impressionnant que les autres, tout paré de couleur orange, a doublé le reste du cortège pour aller s’installer devant tous ses compères. C’était l’éléphant du BJP, le parti nationaliste hindou, dont le leader local fut invité à s’exprimer. Il ne se le fit pas dire deux fois. Il se lança dans un discours, auquel je ne compris pas un mot mais qu’Augustin me traduisit dans les grandes lignes : un speech énervé, crachant sur les musulmans et le chrétiens, qui donna la chair de poule à mon maître de stage. C’est alors que je remarquais que la couleur orange était plus présente que les autres sur les éléphants de la procession, ainsi que sur les T-Shirts des manifestants ou autour de leur cou… Augustin m’expliqua que ce type de festivité avait été crée par le BJP lui-même, il y a une vingtaine d’année, ajoutant une fête publique et populaire à la tradition familiale –celle des petites statues de terre glaise. Ainsi, ce qui avait l’air religieux, spirituel, preuve d’une croyance profonde en cette divinité, n’était-elle qu’une manipulation politique ? Un moyen pour un parti nationaliste de rentrer dans les mœurs et les esprits des gens de manière frauduleuse, en empruntant la voie de la « culture » et de la fête ?      
               J’étais un peu déconcertée face à tout ça. Je ne savais plus trop quoi penser, mais toujours est-il que j’avais mal au cœur pour trois types de personnages présents sur les lieux: les musulmans, venus assister au show dans un but festif, qui se sont heurtés à un tel refus de bienvenue ; les touristes, les non-indiens, brefs tous ceux ignorant la langue tamoule, incapables de percevoir la violence contenue dans les propos tenus et surtout croyant assister à une manifestation culturelle et non colorée par le BJP ; et puis ces statuettes de Ganesh, celles qui remplissaient les coffres des camions transportant les grosses statues, telles les restes d’un festin déjà terminé, petites statues que des garçons se lançaient les uns aux autres, formant une chaîne avant de les lancer violemment dans l’eau. Certaines s’ étaient même cassées, écrasées à terre sous les pieds de ces garçons et des passants…

2 commentaires:

  1. Tant de découvertes et de réflexions ! J'ai un peu honte de ne pas me mettre non plus à l'élaboration d'un blog mais je n'ai pas un accès internet très régulier maintenant que je suis arrivée en cambrousse. Tout se passe très bien, je voyage en charrette, je crame au soleil et suis bouffée par les moustiques. Je ne comprends toujours pas grand chose au pulaar mais ne perds pas espoir. Les gens de Pronat me soutiennent beaucoup. Je me sens bien à Guédé, Dakar ne me manque pas, j'y retournerai 1 semaine par mois environ. Quelles sont tes activités dans l'asso ? Moi j'en suis encore au stade "boulet de stagiaire qui découvre tout", je prends beaucoup de notes, de films, de photos et pose des questions... Bon courage, aux nouvelles, inch'allah ! Bravo pour tes articles !
    Gaelle

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  2. Dans le Kerala, le BJP n'est pas du tout implanté et est considéré par beaucoup de nos camarades (de classe),des communistes purs et durs pour la plupart, comme une droite extrémiste et dangereuse. En lisant ton article, je vois que c'est bien le cas et je suis outrée qu'on puisse comme ça profiter du gentil Ganesh (faut avouer que c'est un dieu cool).
    Je viens d'ailleurs de lire/ dévorer tout ton blog et réparer ma faute (ba oui je ne l'avais toujours pas lu). Je voulais te féliciter, il est génial et à chaque article, tu décris exactement ce qu'est l'Inde. On s'y croirait presque. Ah mais oui j'y suis déjà et moi aussi je souris constamment comme une "cruche". Hate de venir à Pondicherry et de te rendre visite :D

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