jeudi 23 septembre 2010

Un, deux, toits... Soleil

            La journée d’aujourd’hui fut fantastique. Riche en découvertes et en rencontres, si bien que je ne résiste pas à vous la raconter dans les moindres détails. Peut-être cela vous ennuiera-t-il, dans ce cas attardez-vous sur les photos, j’espère qu’elles sauront refléter l’atmosphère qui régnait sur les lieux. Décrire précisément cette journée me semble toutefois essentiel, à la fois pour vous présenter l’ONG qui m’accueille que pour vous parler des réalités indiennes et vous permettre de voyager par écrit, mais également pour confier mes impressions et mes sensations personnelles.
            Ce matin, j’étais une des premières éveillées de Pondichéry. Dès 4h30, j’étais sur mon vélo, parcourant les rues désertes pour me rendre aux locaux d’INDP, où j’avais rendez-vous à 5h. Comme à mon habitude, j’avais 20 minutes d’avance, et mes compères en avaient 20 de retard. J’ai eu le temps d’observer le réveil discret de la rue, les travailleurs, qui partaient au boulot sur leur motos, mais surtout ces femmes et ces hommes qui balaient la ville, et qui en cette heure matinale étaient déjà à la tâche.
            La Jeep de l’ONG est passée me prendre et nous avons démarré en trombe. Shiva, Radji et Dominique, de l’équipe de l’ONG, se sont arrêtés boire un café –à l’indienne, c'est-à-dire dans un minuscule verre en inox, avec deux cuillérées de sucre et une tornade de lait mousseux- puis nous avons quitté la ville, tandis que la radio crachotait des sons bollywoodiens et que mes camarades déblatéraient en tamoul. Nous sommes arrivés à Latture, un petit village de campagne, là où les chemins verdoyants remplaçaient les rues bruyantes que je connaissais jusque-là. C’était là qu’INDP avait mené un projet de construction de logements, au bénéfice de 14 familles appartenant à une communauté tribale, les Irulars, qui jusque-là vivaient à l’écart du village, sur un terrain inondable en période de mousson. La Jeep a déboulé au bord du quartier tout neuf, où 14 cubes de béton coloré se tenaient, rangés en ordre, face à face. Les familles bénéficiaires étaient déjà au travail, tout le monde s’activait pour frotter les murs des maisons, qui devaient être présentables pour la cérémonie d’inauguration. Radji et les autres étaient également tendus et stressés, c’était à eux que revenait la responsabilité des derniers préparatifs, avant que les « officiels » ne débarquent. J’était un peu paumée, je ne savais comment apporter mon aide, d’autant plus que, dans la précipitation, on me donnait des ordre en tamoul, ce qui m’avançait fort peu. Les hommes du village ont monté une grande tente, puis décoré les alentours avec des bananiers qu’ils venaient apparemment de couper. Les plus jeunes se sont occupés de la sono, en installant une énorme enceinte qui s’est mise à hurler dès qu’ils l’ont branchée. On se serait cru dans une discothèque en plein air. J’ai souri à tous ces gens qui me regardaient, j’ai aidé Radji à poser sur chaque porte les autocollants portant les noms de chaque famille, puis je me suis attelée à la fixation de rubans verts en travers de chaque porte, afin de donner un air important à la chose… Pendant ce temps, les gens décoraient leurs portes de poudre de couleur, dessinaient des kollams –dessins de bienvenue tracés sur le sol avec de la poudre de riz- sur le béton gris et apportaient des petites statuettes ainsi que des poteries à l’intérieur des murs. Car la véritable cérémonie, pour eux, avait une connotation plus spirituelle qu’officielle et devait se tenir à 10h précises : les maisons furent inaugurées par le lait qui devait alors bouillir dans des récipients tout neufs, au-dessus d’un petit brasier que chaque foyer a allumé avec tendresse et précaution, avant de tenir leurs mains jointe au-dessus du feu.
            J’ai dévoré les idlis et le sambar que Shiva était parti chercher pour moi : des boulettes de riz enveloppés dans du papier journal, sur lesquels j’ai versé la sauce épicée et que j’ai mangé à l’aide de mes doigts, bien sûr. Cela m’a laissé une agréable sensation de piquant sur les lèvres pour le reste de la matinée, qui s’accordait on ne peut mieux avec cet univers dans lequel j’étais plongée.
            Vers 10h30, d’importants bonhommes ont débarqué -si j’en crois le silence qui a tout à coup fait place aux rires des enfants et aux discussions des adultes qui jusque-là constituaient le paysage sonore : les « officiels » du gouvernement indien, les députés et les membres de je ne sais quelle autre institution publique, tous partenaires du projet –c’est-à-dire donateurs. Suivaient Augustin, directeur d’INDP, et le Consul de France de la région –représentant la participation de la région Poitou Charente dans le projet de construction. Tout ce petit groupe avançait d’un air digne vers la vielle tente, sous laquelle étaient assis, sur des chaises en plastique rouge et bleu, les familles Irulars, riant discrètement pour les uns, ouvrant des yeux un peu étonnés pour les autres. Julie, ma collègue au bureau d’INDP, est également arrivée, parée d’un élégant sari rose qui faisait resplendir sa peau brune et ses bijoux dorés. J’étais pour ma part houspillée d’un chuditar –la tenue quotidienne des indiennes- que j’avais acheté en vitesse la veille au soir, sur les conseils de Julie, et qui portait encore la marque des plis…  Le Consul a eu droit à une visite personnelle des lieux, guidé par Augustin, ce qui à mon humble avis fut la preuve d’une violence symbolique inouïe, infligée aux tribaux indiens qui attendaient sagement sous la tente que « La France » aie fini de jeter son coup d’œil sur les lieux.
            La cérémonie fut rythmée par les allocutions des différents monsieurs, qui débitèrent leur flots de paroles en tamoul, qui rimèrent, de mon point de vue, plus avec une longue poésie en langage de fou qu’avec des dires officiels. Tant mieux. Tout cela était bien pompeux et longuet, j’allais m’assoupir lorsque le « power cut » -la coupure d’électricité- qui survint vers midi me rappela que j’étais en Inde et que je n’avais pas de quoi dormir, tellement il y avait à observer et à apprendre. Deux blancs apparurent tout à coup sur la scène : un homme armé d’un appareil photo et une fille maniant une grosse caméra ; le « service presse » du Ministère des Affaires Etrangères, qui bombarda le Consul puis les familles indiennes, n’hésitant pas à arracher des images fabuleuses et entrant sans gêne dans les sourires des gens. Enfin, les rubans verts furent découpés et les clés furent remis en mains propres à chaque famille…
            Une fois les applaudissement estompés et le public levé de ses chaises de jardin, toute la troupe est partie visiter les jardins potagers, quelques centaines de mètres plus loin. Ceux-ci constituaient un projet complémentaire à celui de la construction des nouvelles habitations, également mené par INDP, et dont l’objectif était de transformer les anciennes terres des Irulars en parcelles fertiles. Pour m’y rendre, je fus invitée par le Consul à prendre place dans sa voiture, et c’est sur un siège de cuir couleur caramel que j’ai parcouru le chemin en échangeant avec ce Monsieur, très sympathique par ailleurs.
Sur un sol de terre poussiéreuse étaient disposées de petites maisons de pailles et de terre sèche, les anciens toits des Irulars. Elles m’ont fait penser aux cabanes des nouveaux éco-hôtels à la mode, je me suis dit que plus d’un Européen aimerait passer ses vacances dans un abri comme celui-ci. Julie m’a fait entrer dans l’une d’elles, en m’expliquant que 5 ou 6 personnes vivaient dans ce réduit sombre, que la cuisine ne pouvait se faire qu’à l’extérieur et que c’était très dur comme vie. N’empêche, je ne pouvais pas m’empêcher de trouver ces maisonnettes bien chouettes, j’étais presque déçue qu’ils les abandonnent pour aller s’enfermer entre 4 murs de béton et derrière une porte cadenassée. Mais je suppose que c’est mon regard d’occidentale, habituée et même gavée de confort, qui me faisait cogiter ainsi…
            Les estomacs commençaient à gronder, c’était l’heure de gouter aux subtiles préparations indiennes qui avaient été cuisinées pour l’occasion. Assis en tailleur sur des tapis colorés et sous une toile de tente, nous nous sommes régalé de galettes de céréales, de boulettes à la noix de coco, de sauce aux oignons et de riz Byriani, le tout disposé sur une jolie feuille de bananier. Le Consul, les deux journalistes et moi-même étions entouré de tous les enfants du village, qui nous apprenaient à manger correctement avec les doigts. C’était succulent, typique, je nageais en plein bonheur.
            Le moment le plus trépidant de la journée ne tarda pas à survenir. Après manger, tout le monde pris un temps pour digérer, se posa, discuta calmement. Je partis à la découverte des lieux, bien décidée à y dénicher quelque chose d’insolite, je ne savais pas quoi encore. Les Irulars étaient assis par terre, formant des petits groupes, et les enfants s’amusaient dans les jardins ou avec une vielle roue de vélo qu’ils faisaient rouler sur le sol sablonneux. J’avais l’air un peu cruche à débiter des sourires à tout va et à regarder autour de moi comme si j’étais au paradis, toutefois une femmes m’a invitée à prendre place sur une chaise, devant elle et ses compagnes. J’aurais voulu m’asseoir par terre comme elles, mais j’avais peut de paraître impolie, je me suis donc assise et j’ai affronté ces beaux regards, qui m’intimidaient tout de même. On échangeait des sourires, des signes, ils tentaient de me parler en tamoul mais je ne comprenais pas. J’ai entrepris de leur faire part de mes faibles connaissances dans la langue, ils ont eu l’air enchantés quand je leur ai dit qu’il faisait très chaud et que j’avais 19 ans. Petit à petit, j’ai réussi à comprendre plusieurs de leurs question, et je répondais comme je pouvais. Puis, et c’est là que c’est devenu magique, nous nous sommes mis à écrire et à lire dans le sable –car si je ne sais pas parler, je connais toutefois l’écriture tamoule : leurs prénoms à tous, puis quelques mots en rapport avec le contexte –enfant, eau, sable, chien… J’étais comblée. J’avais des crampes aux maxillaires à force de sourire, pourtant je ne pouvais pas adopter une autre expression, j’étais tellement contente de cette situation privilégiée que j’étais en train de vivre… Qui a eu ou aura la chance de rigoler ainsi avec des populations tribales indiennes ? Je souhaite ce bonheur à tout le monde, je voudrais qu’on puisse tous se rafraîchir ainsi le cœur et l’esprit, à coup de sourires, de regards et de signes tracés dans le sable. C’était tout simplement magique. J’étais presque triste de les quitter, mes nouveaux amis à qui j’ai dit « rombe nanri » (merci beaucoup) en repartant vers Pondichéry. Jamais je ne pourrai oublier une telle scène, ces expressions et ces jolis visages resteront à jamais gravés dans ma mémoire. C’était dingue, fou, génial.

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