Toujours est-il que ce matin-là, en me rendant à la New Bus Station de Pondichéry afin d’attraper un bus pour Villupuram, je laissais mon esprit divaguer, ma muse s’amuser, étant dans l’impossibilité de faire des pronostics ou des prévisions pour cette journée puisque ne possédant pas les détails pour ce faire. Arrivée à destination, j’attendis une bonne demi-heure que Kandasamy me rejoigne dans le centre-ville –malgré le fait que ce constant défaut de ponctualité soit chose commune ici, je ne parviens pas à m’y faire, chacune de ces séances de poireautage constitue une étape inoubliable de ma journée, pour le pire mais aussi, parfois, pour le meilleur… Je commençais à m’impatienter, plantée comme un piquet devant la station service, même si la vie qui bâtait son plein devant moi était un véritable spectacle à mes yeux qui s’étonnent toujours de ces paysages urbains indiens. Enfin, mon acolyte arriva, dans un grand sourire, et nous pûmes nous diriger vers l’arrêt de bus local, autrement dit un endroit terreux où des gens attendaient, sans qu’aucun panneau n’indique la présence ni les horaires du passage du bus. Celles-ci se trouvent dans la tête des connaisseurs, à qui il faut demander des informations lorsqu’on est perdu. Mais parfois, les horaires n’existent pas, le bus passe quand il passe, voilà tout. Ce dernier mit du temps à se pointer. Les nuages devenaient grisâtres, bientôt ils devinrent carrément noirs et il se mit à pleuvoir. La boue, au sol, glissait sous les pieds des passants et les bus éclaboussaient tout le monde en roulant dans les flaques sans se soucier de la proche présence humaine.
Un trajet d’une demi heure, les doigts agrippés à la barre suspendue au plafond pour atténuer les va-et-vient de mon corps qui suivait le rythme de la conduite du chauffeur ; coincée entre une petite dame en sari violet et un grand monsieur à moustache ; mon sac-à-dos molestant sans aucun doute tous ces indiens qui préfèrent porter leurs affaires sur leurs têtes ou bien ne pas porter d’affaire du tout ; un trajet d’une demi-heure donc, nous emmena jusqu’à Mamallamputtu, un petit village de campagne au milieu de nulle part. D’un seul coup, nous nous retrouvâmes dans un silence presque total. Des huttes de terre et de paille d’où l’on percevait quelque discussion, quelques vaches se déplaçant nonchalamment, conduites par un paysan pieds nus, et une petite route goudronnée, sur laquelle Kandasamy nous engagea. Le chemin nous emmena au milieu des rizières. Le calme était saisissant et contrastait agréablement avec le vacarme urbain auquel mes oreilles commencent à être habituées. Kandasamy demanda son chemin aux quelques être-humains qui croisèrent notre route. Je me sentais comme un pèlerin, il ne me manquait que le balluchon au bout de mon bâton et la corne aux pieds.
Le temple en question n’était plus très loin. J’ai eu l’impression de débarquer dans une des scènes du Livre de la Jungle, celle où les singes chantent et dansent au milieu d’un temple abandonné, mis à part le fait que le temple, ici, n’était pas si ancien que cela. En effet, Kandasamy m’expliqua qu’il avait été construit il y a seulement 15 ans… Un bâtiment grisâtre, à l’architecture un peu « URSS style », au milieu des palmiers aux luxuriantes feuilles vertes, au fond duquel était fièrement posée une immense statue noire : le dieu Sani. Quand nous nous pointâmes, un petit groupe de personnes était regroupé devant la statue de Ganesh, le dieu à tête d’éléphant, devant le temple. Des joueurs de musique accompagnaient la petite cérémonie. Les dévots étaient venus pour le dieu Sani, à qui était consacré le temple, mais Ganesh est un dieu qu’il faut obligatoirement célébrer avant tout autre. La prière devant Ganesh n’était donc que l’introduction de l’évènement en tant que tel : la pooja, c'est-à-dire la célébration, du dieu Sani, en ce jour qui lui était tout particulièrement consacré – Sanikijemè, ou Saturday, ou le jour de Saturne, Sani en tamoul.
On s’assit devant la grande statue, sur le parterre de carrelage où des fourmis couraient à perdre haleine, à la recherche de quelque miette sucrée que certains fidèles laisseraient tomber de leur casse-croûte –en effet, les temples sont des endroits très conviviaux, où beaucoup amènent leur « pique-nique » et grignotent en discutant. Le brahmane, reconnaissable à la corde qui barrait son torse nu, monta derrière la statue et la pooja commença. Les musiciens, présents pour l’occasion, déployèrent les sonorités de leurs instruments, ce qui installa immédiatement un décor solennel. Les gens se levèrent et le brahmane commença à verser des liquides sur la statue : du santal, du lait, entre lesquels il arrosait Sani d’eau. Tout cela dégoulinait sur la statue d’une manière bien peu élégante à mon goût. Mais les dévots, autour de moi, tenaient leurs mains serrées devant eux et leur regard intense en disait long sur les paroles qu’ils récitaient dans leur tête. Lorsqu’un geste particulièrement important était exécuté par le brahmane, la mélodie de la flûte devenait plus aigue et le percussionniste s’excitait tout à coup sur son instrument, ce qui créait un mouvement parmi les fidèles, qui serraient plus fort leurs mains et qui intensifiaient leurs regards vers la statue. Une grosse cloche, qu’un autre brahmane faisait tinter lourdement, battait la mesure. La musique s’éteint bientôt et un grand rideau fut tiré sur Sani. Kandasamy m’expliqua qu’il fallait maintenant attendre un petit moment : le dieu, après avoir pris sa douche, devait maintenant être paré, maquillé, parfumé. C’était à cette opération que s’exécutait, derrière le rideau, le brahmane. Un long moment, pesant et calme à la fois, suivit alors. Il fallait attendre… Une atmosphère étrange régnait. Certains discutaient discrètement, les enfants couraient dans les champs alentours, sous la pluie battante. Une odeur d’encens, toujours la même, celle qui me donne d’étranges frissons lorsqu’elle interpelle mes narines, colonisait l’air de temps à autre. Un brahmane, vêtu du dhoti blanc traditionnel, répondit à son téléphone : choc des cultures, qui n’étonna personne sauf moi. Quelques retardataires arrivèrent. Ils firent neuf fois le tour de la niche de la statue avant de s’arrêter solennellement devant celle-ci puis d’aller s’asseoir avec le reste des fidèles.
Enfin, le rideau s’ouvrit, accompagné par les musiciens qui se remirent à jouer. La statue avait été parée d’un long collier de fleurs fraîches et ses yeux avaient été maquillés de poudre jaune et rouge. Le brahmane promena de l’encens tout autour de la tête du dieu. Les gens s’étaient tous levés et s’étaient remis à adopter cette attitude de dévotion totale…
La pooja était terminée. Mais certains avaient apporté des noix de coco, des bananes et des fleurs, qu’ils voulaient faire sanctifier. Le brahmane trimballa les sacs plastiques des intéressés jusque devant la statue : ainsi procède-t-on pour bénir des fruits… Certains firent des dons : ils échangèrent quelques roupies contre un bon rempli par le brahmane lui-même, certifiant cet acte censé faire partie de l’offrande. Tous ces croyants étaient venus ici pour vénérer le dieu Sani dont ils connaissent le pouvoir tantôt maléfique, tantôt bénéfique. Faire une offrande, assister à la pooja est censé honorer le dieu, ce qui ne peut apporter que du bien aux croyants. Les gens croient qu’ainsi, leur vie sera pleine de bonheur, ou du moins que leur malheur sera atténué. Pourtant, Kandasamy me montra un panneau, accroché au milieu du temple : celui-ci expliquait aux croyants que Dieu ne voulait que leur cœur, et que les fruits et l’argent étaient inutiles… C’est également ce que précisa le brahmane lui-même, lorsque Kandasamy alla l’interroger sur le sujet, à la fin de la pooja.
Les nids de poule et les dos d’ânes secouaient notre bus, la chanteuse indienne qui s’égosillait dans les hauts parleurs me donnait envie de me trémousser, ce qui n’était pas faisable tellement j’étais coincée. Je me contentai de battre la mesure en tapotant le plafond avec mon petit doigt. Villupuram revint bientôt. Kandasamy se précipita dans un « hotel » -c’est ainsi qu’on nomme, ici, les petits restaurants- et je le suivis. C’était presque l’heure du goûter, mais j’avalai un plat de riz assaisonné de sauces végétariennes aux mille épices, le tout joliment disposé sur une grande feuille de banane et dévoré à pleine mains –désinfectées au gel antibactérien.... Assise à côté de Kandasamy –les indiens ne s’assoient jamais face à face- qui rongeait sa cuisse de poulet –l’Inde, végétarienne ? Un cliché sur lequel je reviendrai dans peu de temps… - je regardais, au dehors, la pluie tomber sur les bus, les camions et tous ces gens qui marchaient. J’avais encore dans la tête la musique de la pooja et dans les narines l’odeur de l’encens. Je ne pouvais m’empêcher de me demander si vraiment, les indiens pensaient que cette statue qu’ils étaient venus vénérer incarnait un dieu, un « vrai », je me demandais ce qu’ils pensaient, je me demandais comment ils pouvaient expliquer cela…
A suivre : l’Inde, les indiens, la religion et la spiritualité…