dimanche 21 novembre 2010

Prions sous la pluie

            « Perrine, Saturday, you and me go to Sani temple, in a small village near Villupuram, OK ? » Telle était l’invitation que Kandasamy m’adressa, sans me donner beaucoup plus de détails sur cette excursion. Je savais seulement qu’elle avait un rapport avec le projet « Saturne » dont je suis maintenant une actrice à part entière –consulter, à ce propos, Sanikijemè, un des premiers articles que j’ai écrit- et c’en était bien assez ; depuis que je suis ici, j’ai en effet appris à refouler nombre des questions que je meure d’envie de poser. En effet, la réponse, même si elle se fait attendre, surgit bientôt sur le chemin, sans que j’aie eu besoin de poser la question. Cela dit, pas tout le temps ; j’ai parfois beaucoup de mal à obtenir les informations que je désire : le tamoul et le français sont des langues tellement distinctes, de racines totalement étrangères l’une à l’autre, que non seulement leur langue anglaise n’est pas la même que la mienne mais que, en outre, la manière de raisonner, de construire sa pensée, qui est, partiellement du moins, liée à la langue, diffère elle aussi entre eux et moi.

            Toujours est-il que ce matin-là, en me rendant à la New Bus Station de Pondichéry afin d’attraper un bus pour Villupuram, je laissais mon esprit divaguer, ma muse s’amuser, étant dans l’impossibilité de faire des pronostics ou des prévisions pour cette journée puisque ne possédant pas les détails pour ce faire. Arrivée à destination, j’attendis une bonne demi-heure que Kandasamy me rejoigne dans le centre-ville –malgré le fait que ce constant défaut de ponctualité soit chose commune ici, je ne parviens pas à m’y faire, chacune de ces séances de poireautage constitue une étape inoubliable de ma journée, pour le pire mais aussi, parfois, pour le meilleur… Je commençais à m’impatienter, plantée comme un piquet devant la station service, même si la vie qui bâtait son plein devant moi était un véritable spectacle à mes yeux qui s’étonnent toujours de ces paysages urbains indiens. Enfin, mon acolyte arriva, dans un grand sourire, et nous pûmes nous diriger vers l’arrêt de bus local, autrement dit un endroit terreux où des gens attendaient, sans qu’aucun panneau n’indique la présence ni les horaires du passage du bus. Celles-ci se trouvent dans la tête des connaisseurs, à qui il faut demander des informations lorsqu’on est perdu. Mais parfois, les horaires n’existent pas, le bus passe quand il passe, voilà tout. Ce dernier mit du temps à se pointer. Les nuages devenaient grisâtres, bientôt ils devinrent carrément noirs et il se mit à pleuvoir. La boue, au sol, glissait sous les pieds des passants et les bus éclaboussaient tout le monde en roulant dans les flaques sans se soucier de la proche présence humaine.

Un trajet d’une demi heure, les doigts agrippés à la barre suspendue au plafond pour atténuer les va-et-vient de mon corps qui suivait le rythme de la conduite du chauffeur ; coincée entre une petite dame en sari violet et un grand monsieur à moustache ; mon sac-à-dos molestant sans aucun doute tous ces indiens qui préfèrent porter leurs affaires sur leurs têtes ou bien ne pas porter d’affaire du tout ; un trajet d’une demi-heure donc, nous emmena jusqu’à Mamallamputtu, un petit village de campagne au milieu de nulle part. D’un seul coup, nous nous retrouvâmes dans un silence presque total. Des huttes de terre et de paille d’où l’on percevait quelque discussion, quelques vaches se déplaçant nonchalamment, conduites par un paysan pieds nus, et une petite route goudronnée, sur laquelle Kandasamy nous engagea. Le chemin nous emmena au milieu des rizières. Le calme était saisissant et contrastait agréablement avec le vacarme urbain auquel mes oreilles commencent à être habituées. Kandasamy demanda son chemin aux quelques être-humains qui croisèrent notre route. Je me sentais comme un pèlerin, il ne me manquait que le balluchon au bout de mon bâton et la corne aux pieds.
Le temple en question n’était plus très loin. J’ai eu l’impression de débarquer dans une des scènes du Livre de la Jungle, celle où les singes chantent et dansent au milieu d’un temple abandonné, mis à part le fait que le temple, ici, n’était pas si ancien que cela. En effet, Kandasamy m’expliqua qu’il avait été construit il y a seulement 15 ans… Un bâtiment grisâtre, à l’architecture un peu « URSS style », au milieu des palmiers aux luxuriantes feuilles vertes, au fond duquel était fièrement posée une immense statue noire : le dieu Sani. Quand nous nous pointâmes, un petit groupe de personnes était regroupé devant la statue de Ganesh, le dieu à tête d’éléphant, devant le temple. Des joueurs de musique accompagnaient la petite cérémonie. Les dévots étaient venus pour le dieu Sani, à qui était consacré le temple, mais Ganesh est un dieu qu’il faut obligatoirement célébrer avant tout autre. La prière devant Ganesh n’était donc que l’introduction de l’évènement en tant que tel : la pooja, c'est-à-dire la célébration, du dieu Sani, en ce jour qui lui était tout particulièrement consacré – Sanikijemè, ou Saturday, ou le jour de Saturne, Sani en tamoul.
On s’assit devant la grande statue, sur le parterre de carrelage où des fourmis couraient à perdre haleine, à la recherche de quelque miette sucrée que certains fidèles laisseraient tomber de leur casse-croûte –en effet, les temples sont des endroits très conviviaux, où beaucoup amènent leur « pique-nique » et grignotent en discutant. Le brahmane, reconnaissable à la corde qui barrait son torse nu, monta derrière la statue et la pooja commença. Les musiciens, présents pour l’occasion, déployèrent les sonorités de leurs instruments, ce qui installa immédiatement un décor solennel. Les gens se levèrent et le brahmane commença à verser des liquides sur la statue : du santal, du lait, entre lesquels il arrosait Sani d’eau. Tout cela dégoulinait sur la statue d’une manière bien peu élégante à mon goût. Mais les dévots, autour de moi, tenaient leurs mains serrées devant eux et leur regard intense en disait long sur les paroles qu’ils récitaient dans leur tête. Lorsqu’un geste particulièrement important était exécuté par le brahmane, la mélodie de la flûte devenait plus aigue et le percussionniste s’excitait tout à coup sur son instrument, ce qui créait un mouvement parmi les fidèles, qui serraient plus fort leurs mains et qui intensifiaient leurs regards vers la statue. Une grosse cloche, qu’un autre brahmane faisait tinter lourdement, battait la mesure. La musique s’éteint bientôt et un grand rideau fut tiré sur Sani. Kandasamy m’expliqua qu’il fallait maintenant attendre un petit moment : le dieu, après avoir pris sa douche, devait maintenant être paré, maquillé, parfumé. C’était à cette opération que s’exécutait, derrière le rideau, le brahmane. Un long moment, pesant et calme à la fois, suivit alors. Il fallait attendre… Une atmosphère étrange régnait. Certains discutaient discrètement, les enfants couraient dans les champs alentours, sous la pluie battante. Une odeur d’encens, toujours la même, celle qui me donne d’étranges frissons lorsqu’elle interpelle mes narines, colonisait l’air de temps à autre. Un brahmane, vêtu du dhoti blanc traditionnel, répondit à son téléphone : choc des cultures, qui n’étonna personne sauf moi. Quelques retardataires arrivèrent. Ils firent neuf fois le tour de la niche de la statue avant de s’arrêter solennellement devant celle-ci puis d’aller s’asseoir avec le reste des fidèles.


Enfin, le rideau s’ouvrit, accompagné par les musiciens qui se remirent à jouer. La statue avait été parée d’un long collier de fleurs fraîches et ses yeux avaient été maquillés de poudre jaune et rouge. Le brahmane promena de l’encens tout autour de la tête du dieu. Les gens s’étaient tous levés et s’étaient remis à adopter cette attitude de dévotion totale…
La pooja  était terminée. Mais certains avaient apporté des noix de coco, des bananes et des fleurs, qu’ils voulaient faire sanctifier. Le brahmane trimballa les sacs plastiques des intéressés jusque devant la statue : ainsi procède-t-on pour bénir des fruits… Certains firent des dons : ils échangèrent quelques roupies contre un bon rempli par le brahmane lui-même, certifiant cet acte censé faire partie de l’offrande. Tous ces croyants étaient venus ici pour vénérer le dieu Sani dont ils connaissent le pouvoir tantôt maléfique, tantôt bénéfique. Faire une offrande, assister à la pooja est censé honorer le dieu, ce qui ne peut apporter que du bien aux croyants. Les gens croient qu’ainsi, leur vie sera pleine de bonheur, ou du moins que leur malheur sera atténué. Pourtant, Kandasamy me montra un panneau, accroché au milieu du temple : celui-ci expliquait aux croyants que Dieu ne voulait que leur cœur, et que les fruits et l’argent étaient inutiles… C’est également ce que précisa le brahmane lui-même, lorsque Kandasamy alla l’interroger sur le sujet, à la fin de la pooja.
Il était déjà bien tard lorsque nous quittâmes le temple. Toujours la même atmosphère, les gouttes de pluie, les rizières et la route déserte, et mon estomac qui grondait sérieusement. Nous atteignîmes tant bien que mal l’arrêt de bus du village, après plusieurs haltes sous des abris de fortune lorsque les grosses averses nous y obligeaient. Une petite fille nous prêta son parapluie dans un sourire sincère. Le bus se fit attendre très longtemps. Mes pieds étaient pleins de boue dans mes claquettes toutes trempées et des gouttes d’eau coulaient le long de mon cou. Un joyeux coup de klaxon annonça l’arrivée du bus. Il était tellement plein à craquer que certains passagers semblaient déborder des portes et des fenêtres. Je ne sais pas comment on s’est débrouillés, toujours est-il qu’on est parvenus à s’incruster à l’intérieur. Le contrôleur nous a demandé d’avancer vers le fond, j’avais envie de lui dire que ce n’était tout simplement pas possible puisqu’on était déjà serrés au maximum, lorsque je me suis retrouvée effectivement poussée vers l’arrière : il y avait encore de la place, je ne sais où, quelque part entre deux corps humains ou sur un siège peut-être. Il régnait une ambiance moite, un mélange de chaleur humaine et d’humidité pluvieuse. Ceux qui étaient assis côté fenêtre recevaient une agréable petite douche. Il y eut d’autres arrêts et d’autres passagers grimpèrent dans le bus, j’ignorais qu’un tel engin pouvait contenir autant de volume humain. Ici, les bus sont toujours bondés, car la plupart des gens ne possèdent pas de voiture personnelle. Par conséquent, le prix du voyage est dérisoire, contrairement à la France par exemple, où il m’est déjà arrivé d’être la seule passagère d’un immense bus, et où, du coup, le ticket vaut parfois plus cher qu’un litre d’essence !
Les nids de poule et les dos d’ânes secouaient notre bus, la chanteuse indienne qui s’égosillait dans les hauts parleurs me donnait envie de me trémousser, ce qui n’était pas faisable tellement j’étais coincée. Je me contentai de battre la mesure en tapotant le plafond avec mon petit doigt. Villupuram revint bientôt. Kandasamy se précipita dans un « hotel » -c’est ainsi qu’on nomme, ici, les petits restaurants- et je le suivis. C’était presque l’heure du goûter, mais j’avalai un plat de riz assaisonné de sauces végétariennes aux mille épices, le tout joliment disposé sur une grande feuille de banane et dévoré à pleine mains –désinfectées au gel antibactérien.... Assise à côté de Kandasamy –les indiens ne s’assoient jamais face à face- qui rongeait sa cuisse de poulet –l’Inde, végétarienne ? Un cliché sur lequel je reviendrai dans peu de temps… - je regardais, au dehors, la pluie tomber sur les bus, les camions et tous ces gens qui marchaient. J’avais encore dans la tête la musique de la pooja et dans les narines l’odeur de l’encens. Je ne pouvais m’empêcher de me demander si vraiment, les indiens pensaient que cette statue qu’ils étaient venus vénérer incarnait un dieu, un « vrai », je me demandais ce qu’ils pensaient, je me demandais comment ils pouvaient expliquer cela…
A suivre : l’Inde, les indiens, la religion et la spiritualité…

dimanche 14 novembre 2010

Cueille l’instant…

D'après une idée de Dalton

            L’Inde est un pays riche de traditions millénaires. A chaque coin de rue, on sent cette tradition dont les sources remontent à la nuit des temps. Il règne une ambiance nourrie de passé, de cette Histoire rutilante, dans laquelle s’entremêlent les religions, les valeurs, les luttes sociales ou identitaires. Un temple, une statue, une odeur d’encens, telle ou telle habitude, un festival, la langue tamoule… Bien que l’Inde subisse une relative occidentalisation, elle demeure un pays où le passé, son passé si colossal, est présent.

            Toutefois, cette enveloppe, ou ce décor empreint de passé n’empêche pas les indiens de vivre au présent, au sens le plus précis du terme. La conception du temps n’est pas la même que celle en vigueur dans nos contrées occidentales. C’est l’instant qui doit être honoré de vie, le moment présent. Rien ne sert de prévoir de quoi va être faite la période à suivre : un tas d’évènements peuvent avoir lieu entre le moment de la prévision et l’instant lui-même. La pluie, le gouvernement, les fourmis peuvent venir se poster sur le chemin de notre destin et ainsi fausser le calendrier, mental ou concret, que l’on venait de construire. Il vaut mieux exister sur le moment plutôt que de perdre une énergie, précieuse de surcroît, à faire des plans pour un avenir qui ne sera certainement pas celui auquel on s’attend. Ainsi, les opportunités s’offrent à nous, « l’imprévu » se présente sous la forme d’une chance que l’on choisit, sur le moment, de saisir ou non. L’existence n’est ici pas tant rythmée par le temps qui court, par ces heures et ces minutes qui défilent, celles qui stressent tant nos esprits occidentaux et qui les empêchent parfois d’y voir clair sur le monde qui les entoure, mais par les étapes de la journée, elles-mêmes déterminées par les besoins des êtres-humains, si prosaïques qu’ils soient.

            Cette notion de présent dépasse le seul domaine du temps. C’est ici un véritable concept, que l’on repère de-ci de-là dans la vie telle qu’on la mène en Inde. Des petites choses qui, bien qu’éphémères, sont des éléments essentiels de la vie quotidienne.
            C’est ainsi que le matin, les femmes parent leurs cheveux de fleurs fraîches de jasmin. Elles les assortissent du mieux qu’elles peuvent à leur vêtement du jour, même si la plupart d’entre elles optent pour celles de couleur blanche. Elles diffusent ainsi un parfum de Nature autour d’elle, une fragrance qui, tout au long de la journée, diminue en intensité jusqu’à s’évanouir. Le soir, les fleurs sont fanées, elles reposent sur les cheveux noirs solidement tressés, épuisées d’avoir offert leur senteur pendant tout le jour. Leur longévité ne peut dépasser la journée, et les femmes respectent cette vie éphémère qui est celle de leurs bijoux naturels. Elles en profitent, et en font profiter ceux qui évoluent autour d’elles, sur le moment, à l’instant présent.
            Mais avant même de se coiffer et de décorer leurs cheveux, les femmes procèdent à une étape des plus importantes en ce début de journée : elles dessinent le kollam, cette figure de bienvenue, sur le sol devant la porte de leur maison, qu’elles viennent tout juste de nettoyer à l’aide d’un seau d’eau, d’un balai et parfois de bouse de vache –qui a un pouvoir désinfectant. C’est ainsi qu’aux alentours de 6 heures du matin, toutes les indiennes –dans le Tamil Nadu, du moins- se courbent élégamment et promènent leur main au dessus du sol afin de faire couler délicatement de leur poing fermé la poudre blanche avec laquelle elles composent le dessin. Cette poudre contient de la farine de riz, qui retient les insectes hors de la maison en leur fournissant un repas sur le perron. Au-delà de cette explication pratique, le kollam est surtout, à mon avis, la preuve d’un formidable talent artistique chez ces femmes qui le réalisent. Tout au long de la journée, le kollam est piétiné –c’est synonyme de chance, surtout si ce sont des enfants qui posent leurs pieds dessus- et peu à peu, le blanc immaculé qui était celui du kollam à l’aube s’efface ; la pluie, si elle s’invite, a tôt fait de le déformer et de le faire disparaître. Un art momentané, un dessin éphémère, qui est apprécié pendant sa courte durée de vie, après quoi il est remplacé par un autre, sans remords, sans regrets.


            De même, la feuille de bananier sur laquelle est servie le repas de midi dans les restaurants ou bien dans laquelle sont enfouis les grains de riz aux mille saveurs par les petits restaurateurs des rues est un des autres indices de cet Ephémère constituant de la vie de tous les jours. Certes, les feuilles sont de plus en plus remplacées par de la vaisselle en inox, qui elle ne meurt pas immédiatement. Mais les assiettes sont bien souvent elles-mêmes recouvertes d’une feuille de bananier découpée de manière à ce qu’elle s’adapte à leur fond… Des feuilles que l’on plie en deux lorsqu’on a terminé son repas, signe que l’on a apprécié le repas qui vient de nous être servi, des feuilles qui s’en vont alors mourir, qui ont donné ce qu’elles avaient à donner.
           
            Toutefois, je ne voudrais pas diffuser une image passéiste ou trop peu tournée vers l’avenir de l’Inde. Ce n’est en effet pas le cas. Car cette conception du temps qui fait du présent le moment-clé conduit justement les indiens à vivre, à chaque instant, sans discontinuer, ce qui les amène dans l’avenir lui-même. L’Ephémère devient ainsi source mais aussi produit de continuité. C’est lui qui génère la vie, au sens le plus large qu’il soit.
Ainsi, les fleurs de jasmin, avant de décorer les cheveux des femmes, sont l’objet de tout un petit secteur de l’économie. Ces fleurs font vivre ceux qui les font pousser, ceux qui les transportent dans les villes, ceux qui les vendent en vrac et ceux, ou le plus souvent celles, qui les assemblent en tressant autour de leur minuscules tiges un fil de coton, de manière à former une petite guirlande. Les gestes sont précis, rapides et répétitifs, ils constituent un véritable spectacle à mes yeux. Les femmes, quand les fleurs sont agroupées, attirent les clientes à coup de « pou, pou ! » (« des fleurs, des fleurs ! »), soit assises devant leur étal, au milieu du marché, soit parcourant les rues, une bassine colorée sous le bras et la voix qui ne faiblit pas. Le fait que les fleurs ne vivent qu’un jour assure à ces femmes la durabilité de leur commerce, elles savent que tous les jours, elles pourront compter sur la coquetterie indienne pour les faire vivre, ou parfois, peut-être, simplement survivre…
            De même, les feuilles de bananier donnent naissance à un véritable commerce et à une grandiose activité, chaque jour. Au cœur du marché, ou bien parfois sur le bord de la route, des hommes tranchent, répétant inlassablement leurs gestes, les feuilles de ces arbres verts. En imaginant le nombre de feuilles nécessaires à tous les repas servis dans tous les restaurants de la ville – et même au-delà, car l’usage des feuilles de bananiers est une tradition indienne, si je ne m’abuse- je me demande bien comment l’Inde fait pour faire pousser tant de bananiers ! Mais, toujours est-il que, chaque jour, la vente de celle-ci donne de quoi manger à ceux qui les vendent, ces hommes qui constituent les « dessous » des autres activités plus visibles, qui en sont les fondations elles-mêmes, sans lesquelles c’est tout l’édifice qui s’écroulerait.
             Le kollam, quant à lui, ne remplit certes pas le portefeuille des femmes qui le dessine, chaque matin, mais il fait vivre leur intérieur, leur âme. Je laisse la parole à Julie, ma collègue indienne, sur ce point. Elle m’a en effet confié que le dessin du kollam était pour elle plus qu’un dessin : c’est lui qui éveille tous ses sens, c’est lui qui lui donne la force de se lever et de commencer la journée, c’est un élément essentiel de cette motivation et de cette bonne humeur qui est sienne et dont elle fait partager tous ceux qui l’entourent. Quand je lui ai demandé comment elle avait appris à tracer ces fins et délicats motifs, elle a rigolé, puis m’a expliqué qu’il n’y avait pas de cours, pas de classes pour apprendre à dessiner le kollam, que sa mère n’avait pas non plus eu besoin de lui enseigner car c’est quelque chose, selon elle, que les filles ont ici en elles. C’est donc ce talent inné, conjugué à ses observations méticuleuses, depuis qu’elle est petite, de tous les dessins qu’elle a pu croiser sur son chemin et dont elle a mémorisé les motifs en étudiant mentalement la technique pour le réaliser, qui ont fait d’elle une artiste du quotidien. Tous les matins, elle fait danser la poudre blanche selon son humeur et ses envies, pour composer un motif toujours différent. 5 petites minutes suffisent à la revigorer, à lui donner confiance en cette journée. Les jours de fête, le dessin sera plus grand, parfois coloré ; elle y passera une heure, parfois plus. Mais aussi magnifique qu’il soit, le kollam demeure une œuvre d’art éphémère, soumis aux aléas de la vie. Mais c’est justement parce qu’il s’efface et qu’il faut chaque jour le redessiner qu’il constitue un fil directeur de l’existence sur lequel les femmes marchent, sans jamais pouvoir tomber car elles regardent droit devant en ne cessant d’avancer.

lundi 8 novembre 2010

Deepavali

         Le 5 novembre, en Inde, c’est Deepavali. Une fête liée à la religion hindoue, pendant laquelle on commémore la mort du démon Narakasura, tué par le dieu Krishna, mais également diffusée à l’ensemble de la société indienne. C’est la fête de la lumière : étymologiquement, Deepavali signifie « rangée de lampes ». A cette occasion, les magasins sont illuminés, on s’achète de nouveaux habits et on fait éclater des pétards.
        On pourrait comparer cela à notre Noël chrétien : une fête familiale, dont on n’attend pas la date elle-même pour commencer à la célébrer. En effet, une bonne semaine avant, si ce n’est plus, les pétards commencèrent à gronder çà et là dans toute la ville. Au début, je crus à un attentat, des explosions, une quelconque attaque, mais je me rendis compte que ces bruits assourdissants étaient synonymes de joie et de bonheur. Les échoppes vendant des « fireworks » se montrèrent tout à coup sur les bords de rue –étaient-elles là avant ? Je ne l’avais pas remarqué ! Les magasins de vêtements fabriquèrent tout spécialement une nouvelle collection de tenues pour l’évènement : saris, chudidars et dhotis furent remis aux clients dans des sacs édités pour l’occasion, portant l’inscription « Happy Deepavali ! ». Plus la date approchait, plus les pétards éclataient. Je ne parvins pas à m’y habituer, sursautant à chaque explosion comme si je n’en avais jamais entendu de ma vie auparavant et regardant d’un air sévère le responsable de ce petit traumatisme qu’il venait de causer en moi. J’étais bien la seule à être dérangée par ces pétards : tous les enfants et même beaucoup d’adultes semblaient s’adonner à cœur joie à cette activité. Certaines familles ont même réalisé des feux d’artifices miniatures, et les fleurs de feu qui s’élevaient dans la nuit adoucissaient la terreur que me fichaient les bruits de pétard incessants. Le jour J faisait partie des nombreux « Public Holidays » que compte l’Inde. Mais contrairement à d’autres jours fériés, celui-ci vit les magasins fermés et les rues presque désertes : les gens étaient en famille, autour d’un bon repas ou bien en train de s’offrir des sucreries. Les seules âmes que je croisai ce jour-là ne manquèrent de me souhaiter une « Joyeux Deepavali »…

       Dans mon ONG, on a fêté les lumières à notre manière. Une soirée, que dis-je, une après-midi prolongée, s’est tenue le 4 novembre en fin de journée au bureau d’INDP. Augustin nous avait tous convié à 3 heures pour un « truc fort », il le pressentait. Je me demandais bien ce qui allait se passer, et j’attendais avec impatience l’heure H. Tout le monde s’activait, se préparait, il régnait une ambiance de fête, une de celle qui contient une bonne humeur teintée d’énervement. Augustin et Kandasamy ont commencé par faire une petite mise en scène théâtrale avant de nous demander de présenter les travaux que nous avions réalisés : nous avions en effet dû préparer, pour l’occasion, une œuvre d’art plastique qui devait faire passer le message « il faut renforcer l’indépendance ». Les réalisations des indiens contenaient presque toutes l’élément du feu et insistaient sur la condition féminine ou bien sur celle des dalits, quand ce n’était pas, plus globalement, celle des personnes opprimées. Pour ma part, j’avais voulu montrer que le plus important aujourd’hui selon moi était de se défaire de la dépendance que nous avions aux biens matériels et à toutes les « choses » qui nous emprisonnaient, nous et nos esprits. La différence était claire entre eux et moi dans le message diffusé, et je réalisai alors combien l’oppression par la caste, par les règles de la religion, de la famille ou bien encore par le Gouvernement et ses différents rejetons était forte ici et se devait, pour tous ces gens présents, d’être combattue. Cette notion de combat revient chez eux à plusieurs reprises, par le biais du feu notamment. Chacun présenta son œuvre puis se soumit aux questions et critiques de l’assemblée, dont tous les membres étaient assis en tailleur devant lui. J’étais frustrée de ne rien comprendre, et bien qu’Augustin traduisit de temps à autres le tamoul en français, je sentais que je manquais la majeure partie du débat en cours et que je loupais donc tout l’intérêt d’un tel programme, pensé par Augustin pour poursuivre, ici encore, sa logique éducative, qui vise à faire prendre conscience aux gens de ce qu’ils sont et de la valeur qu’ils possèdent en eux, afin de les amener à se soulever contre les injustices qui, justement, empêchent à tout le monde de pouvoir accéder à l’ « indépendance ».
       Les questions fusaient, les critiques pleuvaient. Car le but n’était pas seulement de féliciter les « artistes » pour leur créativité et pour le talent dont ils avaient fait preuve en réalisant leur œuvre, mais surtout de réfléchir à ce qu’ils avaient vraiment voulu dire et, au besoin, signaler les incohérences présentes dans leur travail. Les échanges étaient parsemés de chansons, que l’un ou l’autre entamait quand le débat en cours nécessitait une illustration musicale. Des chansons composées par les membres d’INDP et des groupes de population marginalisées, au cours de camps avec les enfants ou de formations ; des chansons qui étaient toute assorties à ce sujet brûlant, celui de l’ « indépendance », et qui, par leurs paroles, cherchaient à stimuler l’action, la lutte contre l’oppression. Kandasamy, joueur de parè –la percussion typique des dalits, j’en reparlerai dans un autre article-, accompagnait chaque chant par sa percussion, ce qui donnait un résultat des plus entraînants, un style musical dont je tombai éperdument amoureuse.

       Après ces quelques heures de débat sur l’ « indépendance », pendant lesquelles avait mijoté dans cette petite salle des envies de révolution –c’est ce que j’avais senti, plus que compris-, vinrent les présentations de Dalton, brésilien stagiaire à INDP, mon grand ami de Pondichéry ; et Fred, de passage pour deux semaines pour réaliser un film sur le microcrédit, dans le cadre de « Congés Solidarité ». Mes deux compères, les seuls de l’ONG qui parlaient français, étaient en effet sur le point de partir, c’est pourquoi Augustin leur avait demandé de présenter leur pays, leur région. Ils reçurent des cadeaux de la part d’INDP, et furent honorés par un grand châle qu’on leur mit sur le dos. Les sourires montaient jusqu’aux oreilles, je fus émue par un tel moment, il régnait une atmosphère où se mêlait la joie et la tristesse, due au départ qui approchait pour eux.

       Nous poursuivîmes par le repas, préparé par Juliet, une de mes collègues à INDP, pour toute la troupe. C’était succulent. Assise en tailleur, les doigts dans mon assiette, je dévorai à pleines dents le riz au tamarin et je redemandai maintes fois du dhal. C’était dingue comme j’étais contente d’être là, j’observais avec une grande attention la scène, en essayant de graver dans ma mémoire sensorielle ce ressenti qui était mien à cet instant.

       Vint ensuite la célébration des lumières proprement dite. Des bougies furent allumées, la lumière de la salle éteinte et tout le monde s’assit en rond, en tailleur toujours. Eppi, un chanteur faisant partie de la troupe de théâtre d’INDP, nous raconta une histoire dont je ne compris rien, sauf peut-être le sujet : il contait l’histoire de Deepavali selon la religion hindoue. L’assemblée était passionnée : je remarquais les expressions des visages qui évoluaient au fil de l’histoire ainsi que les gestes que certains ne pouvaient s’empêcher de faire pour accompagner les péripéties narrées.
       Augustin nous invita ensuite à nous lever et nous proposa une séance d’improvisation créative : il mit de la musique classique, nous munit de rubans et de couleur et nous laissa le champ libre pour accompagner la mélodie avec nos bouts de tissus. Je me demandais ce que c’était que ce délire, mais je me pris au jeu et je fus finalement enthousiasmée par le résultat : on se mit à danser, et Augustin sortit un ballon avec lequel il joua, le lança dans les airs, le rattrapa en effectuant lui aussi une chorégraphie. C’était chouette, à la limite du surréalisme, tellement bizarre mais si revigorant.
Au cours de cette fête, Augustin avait tenu à nous montrer que la lumière, ce n’était pas seulement la flamme d’une bougie ou l’ampoule d’une lampe, mais aussi les idées, la créativité, la connaissance et le savoir. Il voulait fêter les lumières de manière « alternative », c’est-à-dire de la manière dont il entendait, lui, la définition de la « lumière »…

       Vint l’heure de faire éclater, nous aussi, des pétards. Ils ont tonitrué dans la nuit noire, en ajoutant encore un traumatisme à mes délicats tympans mais en émerveillant mes yeux par les petites boules de feu qui s’élevaient de certains d’entre eux. La fumée me faisait suffoquer mais je devais avouer que c’était beau, ces lumières dans la nuit, autour desquelles nous étions réunis. C’était l’ultime étape de la fête, qui bientôt prit fin. J’avais passé un si bon moment, je n’avais même pas vu les 6 heures qu’avaient duré la fête passer. Sur le chemin du retour, après avoir remercié tout mes camarades pour cette célébration, humant l’air nocturne dans les rues pondichériennes, je me disais que si toutes les entreprises organisaient de telles fêtes, si tous les chefs de ces entreprises étaient aussi joyeux, créatifs et motivés que celui de mon ONG, alors personne ne voudrait partir à la retraite, tout le monde voudrait rester travailler le plus longtemps possible, car les relations et l’ambiance de travail seraient tellement enthousiasmantes qu’aller au travail serait bien plus motivant que s’adonner à tel ou tel « loisir » ou « repos »…

lundi 1 novembre 2010

Health Camp

       J’ai vécu hier une de ces journées que je me dois de vous raconter. Riche en découvertes, déroutante parfois, j’en reste encore abasourdie et les points d’interrogation se multiplient dans ma petite tête. Prêts ? Alors, « Polama », « allons-y » en tamoul. Je vous emmène avec moi à Lawspet, un petit quartier de Pondichéry où vit une communauté de tribaux, les Narikuravars, juste à côté de la déchetterie, là où tous les déchets de l’agglomération de Pondichéry se trouvent réunis. INDP est venu en aide à ces familles il y a 3 ans : à la demande de ces dernières, et grâce au financement du Gouvernement indien et à celui du Conseil Général des Côtes d’Armor, elle a mené un projet de construction d’habitations en dur pour remplacer les cabanes en terre et en paille dans lesquelles les familles vivaient jusque-là. Les obstacles furent nombreux pendant la réalisation des maisons et les conditions de travail très difficiles, notamment du fait que la décharge se situait juste à côté ; mais ils furent tous surmontés, et les maisons furent terminées. Toutefois, un projet comme celui-ci n’aurait rimé à rien si une phase à caractère plus social et éducatif n’avait pas suivi celle de la construction. C’est ce qu’INDP a entrepris, en créant par exemple des emplois pour les familles –récupération des déchets en plastique dans la déchetterie et vente de ceux-ci dans une « Unité de recyclage du Plastique » notamment- et en organisant des formations, des séances de conscientisation, d’apprentissage, indispensables pour que les familles puissent entretenir leurs maisons et surtout savoir s’en servir, de ces maisons qui diffèrent totalement de celles qu’ils habitaient jusque-là et dont la configuration était adaptée à leurs habitudes de vie. Tout cela pose déjà une question : de quel droit peut-on ainsi s’incruster dans les coutumes des gens, dans leurs habitudes de vie, sous prétexte que les règles en vogue dans la majeure partie des cas, dans le monde, sont celles-ci ? N’y a-t-il pas un risque, celui d’aboutir à l’extinction des cultures, dont font partie les habitudes de vie ? Telles sont mes pensées face aux actions de mon ONG, mais je découvre peu à peu qu’il y a d’autres problématiques qui s’ajoutent à celles-ci. Attendons donc la suite.

          Si vous suivez toujours, nous étions donc en route pour Lawspet, après avoir attendu un bon moment devant le bureau d’INDP, sans savoir pourquoi, sans comprendre les dialogues stressés qui se multipliaient autour de moi. Radji m’a fait monter sur sa moto et nous sommes partis en trombe –nous étions en retard…-, à travers les rues de la ville puis, au bout d’un moment, au milieu de nulle part, sur des chemins de terre rouge bordés de quelques rares végétaux et surtout de montagnes de déchets en phase de décomposition. En ce jour avait lieu à Lawspet un « camp santé », dans la lignée de ceux qu’organise INDP pour poursuivre sa logique, pour accompagner les populations et ne pas s’arrêter à l’aide matérielle. Je ne savais pas encore ce qui allait se passer ni ce que j’allais devoir faire, mais j’avais confiance en la situation. J’ai découvert le quartier : une rue bordée de maisons, toutes identiques, devant lesquelles femmes, hommes et enfants se lavaient, discutaient, nettoyaient leur linge ou étaient assis, tout simplement. Radji avait tout organisé : une petite camionnette est arrivée et des gars se sont chargés de monter la grande tente sous laquelle allais avoir lieu l’évènement. Après quelques préparatifs, de nombreux coups de fil, des coups de sueur et l’arrivée des invités, le « Camp » a pu commencer. Tout d’abord, une petite étape, indispensable, d’inauguration : discours du Panchayat (équivalent du maire), d’un autre membre de je ne sais quelle structure publique indienne, et du docteur. Applaudissement, cadeaux –c’est moi qui ai mis une écharpe sur les épaules du docteur, en signe de remerciement de sa venue en ce jour-, tout cela sous les yeux du public : sur des chaises, 20 étudiants étaient assis, ils étaient là en tant que volontaires du NSS (National Social Service) et avaient pour mission en ce jour de nettoyer le quartier et d’apprendre aux familles à se servir des toilettes dont les maisons avaient été équipées mais que la plupart utilisaient comme débarras, préférant faire leur besoin dans la nature, comme ils en ont toujours eu l’habitude. Devant eux, assis par terre sur une bâche bleue, les populations tribales. Les enfants étaient tous très sales, leurs vêtements étaient pleins de taches et certains, les plus petits, se baladaient nus comme des verres, simplement parés de bijoux colorés. Les femmes n’étaient pas coiffées, et beaucoup d’entre elles, tout comme les hommes, avaient l’air d’avoir des problèmes de peau ou de dents, entre autres. Certains étaient très vieux et avaient du mal à se déplacer, je les invitais à s’asseoir sur la bâche au fur et à mesure qu’ils arrivaient mais certains préféraient rester à l’écart. En dépit de cette misère qui semblait tous les toucher, ils avaient l’air heureux, joyeux, surtout les enfants dont les yeux brillaient de mille feux en écoutant ce qui se disait sur la scène, devant eux.
      Les visites médicales ont enfin commencé : les gens se sont tous levés d’un coup et se sont agglutinés près de la table derrière laquelle trois infirmières étaient assises, secondant le médecin qui recevait les patients un par un. Et là, je suis tombée de haut. J’ai vu le médecin « ausculter » chacune des personnes, prenant le pouls plus que vite fait, posant quelques questions, puis donner à chacun des « malades » une ou deux sortes de cachets. Bien sûr, je ne comprenais pas ce qui se disait. Mais j’avais réellement l’impression d’assister à une partie de comédie, au fur et à mesure que les médicaments, tous emballés dans des papiers de couleurs vives, tels des bonbons appétissants, passaient de la main du docteur à celle du patient. C’était fou. Pour chacun, c’était presque le même résultat : quelques cachets, assortis bien sûr de l’explication quant à la consommation de ces derniers –le matin, le soir…- une petite tape sur l’épaule et un sourire, derrière le masque vert que le docteur avait mis pour l’occasion. Je posai quelques questions, on me répondit que ces cachets étaient destinés à calmer les petites douleurs –tête, gorge, nez… J’en déduisis que ce n’étaient pas des substances fortes qui étaient données aux gens et j’en fus rassurée, mais je me disais toutefois que ce n’était peut-être pas ce qu’il y avait de mieux à faire que de leur donner ces cachets colorés. Une femme est venue apporter ses radios au docteur, et je crois que ce dernier lui a dit de venir le voir directement à la clinique.

            Radji était parti accompagner les étudiants dans les maisons à nettoyer et m’avait confié l’organisation et la coordination générale de ce qui se passait sous la grande tente. Je ne savais trop que faire, à part tenter de dire aux enfants qui s’éclataient comme des fous avec les chaises en plastique de ne pas s’énerver de trop, en essayant de leur expliquer que c’était un « camp santé » et que ce qui se passait était sérieux. Mais en réalité, je n’avais aucune envie de les couper dans leur entrain, surtout quand ils se sont mis à danser sur la bâche sur les rythmes de la musique qu’un gros baffle diffusait avec masse de décibels. Je tâchais donc de mener à bien mon travail et je faisait mine d’être la coordinatrice –rôle assez difficile à jouer quand on est une petite blanche qui s’incruste dans la vie de populations tribales. Le docteur eut bientôt consulté tout le monde, une grosse voiture le ramena à la ville après qu’il eut fait ses au-revoir à tout le monde. Les infirmières restèrent un peu plus longtemps, coupèrent les ongles des enfants et des femmes, puis s’en allèrent elles-aussi. Ne restèrent que les enfants qui sautaient dans tous les sens, d’autant plus excités qu’on venait de leur distribuer à chacun du thé sucré et brûlant dans des petits verres en carton. Ils soufflaient dessus avant de lonquer le liquide puis de jeter à terre le carton. Des petits tas se formaient ça et là, alors que, en tant qu’organisatrice du dessous de la tente, j’avais placé une poubelle à l’entrée de celle-ci…
            Ce fut bientôt l’heure de la pause déjeuner. Les membres de l’ONG ainsi que les étudiants s’éloignèrent de la zone du camp pour déguster le repas que Radji avait fait apporter : un gros carton rempli d’emballages en aluminium qui gardaient au chaud la part de Chicken Byriani de chacun. Les estomacs remplis, l’heure fut celle d’une grande discussion sous la grande tente, « ma » grande tente. Les étudiants, qui s’étaient, pendant que les visites médicales se tenaient, activé avec des masques d’hygiène, des gants et des balais dans la rue et dans les maisons, avaient été réunis avec les enfants du village. Une discussion s’entama entre les jeunes adultes, issus visiblement de familles aisées, ayant la chance de suivre des études supérieures –en l’occurrence, pour devenir enseignants- et les enfants tribaux, qui allaient à la petite école du quartier qui terminait à une heure de l’après-midi. Un garçon, de 13 ou 14 ans, retint l’attention toute particulière des étudiants : ce dernier n’allait plus à l’école depuis que la maîtresse ne cessait de lui y donner des coups de bâton, il faisait maintenant la plonge dans un restaurant pour gagner quelques roupies par jour. Pourtant, le garçon n’était pas bête, ses yeux brillaient d’une intelligence à saisir, il était ouvert et dynamique : c’était lui qui était venu m’aider lorsque j’étais arrivée là le matin, c’était lui qui m’avait donné un coup de main pour transporter des cartons et pour disposer les médicaments sur la table. Il avait essayé de me parler en anglais, en tamoul très lentement, je l’avais tout de suite trouvé super sympa. Et là, je découvrais sa condition… Il promit aux étudiants qu’il allait tout faire pour retourner à l’école. Plus tard, Radji m’assura qu’il irait voir la maîtresse pour lui parler de ce garçon ; bientôt ce dernier retrouverait les bancs de sa classe et pourrait profiter des repas du matin et du soir fournis par la structure scolaire. Je l’espérai vivement…
            Je montai dans le bus des étudiants avec ces derniers, direction le bureau d’INDP où une petite cérémonie les attendait. La porte ne fermait pas et j’étais presque au bord de l’ouverture, je me cramponnai pour ne pas tomber et j’humais avec délice l’air urbain, en laissant la musique que le chauffeur avait mis pénétrer mes oreilles, tout en repensant à ce que je venais de vivre et de découvrir… Il y avait tant à penser, à réfléchir.
      Tous les membres de l’équipe avaient préparé avec soin la venue des étudiants : Juliet avait dessiné un magnifique Kollam devant le bâtiment, du thé chaud et des pâtisseries attendaient les jeunes, ils eurent droit à une visite des locaux par Radji et Kandasamy leur présenta un petit morceau de parè, l’instrument dalit dont il jouait merveilleusement. Tout le monde s’assit sur le carrelage de la pièce de réception, les garçons d’un côté, les filles de l’autre –comme toujours, j’y reviendrai plus tard-. Augustin tenait à ce que les étudiants lui fassent un petit bilan sur ce qu’ils avaient vécu, appris, découvert. Les garçons s’exprimèrent en premier, expliquant que cette expérience avait été pour eux très enrichissante car c’était la première fois qu’ils pénétraient dans un quartier habité par des populations tribales et qu’ils ignoraient jusque-là que des familles vivaient ainsi, bien qu’ils aient toujours habité à Pondichéry. Certains d’entre eux insistèrent sur le fait qu’ils avaient repéré bon nombre de talents chez ces personnes, des talents qui ne demandaient qu’à être stimulés pour être utilisés à bon escient. Les filles furent plus prolixes. Un débat s’installa notamment entre deux d’entre elles, puis se propagea à l’assemblée : une fille commença par expliquer qu’elle avait senti que les Narikuvar étaient pleins de confiance et de fierté. Elle avait en effet observé que les tribaux s’étaient présentés à eux « avec toute leur culture », sans la modifier sous le prétexte que des personnes de l’extérieur venaient les visiter. Les enfants portaient des bijoux, les femmes étaient vêtues de jupes et non de sari, les vêtements étaient souvent sales et les cheveux non coiffés, mais ils étaient fiers de se présenter ainsi aux étudiants notamment. La jeune fille trouvait cela fantastique, elle disait que cette confiance devait être justement une opportunité à saisir, qu’elle devait être développée pour que ces personnes se battent contre les injustices dont ils étaient trop souvent victimes. A ses mots, une de ses camarades se leva et souligna que la culture n’était pas la manière dont on se présentait aux gens ; elle soutenait au contraire que tout le monde, quel qu’il soit, se devait d’adapter à la situation la manière dont il se présentait à autrui. Elle disait que les populations tribales devaient être « éduquées » car elles ignoraient certains principes basiques d’hygiène notamment.
Qu’est ce que la culture ? Jusqu’où peut-elle déterminer les conditions de vie ? Est-il possible de conserver la culture d’un peuple, d’une civilisation, tout en modifiant des pratiques, hygiéniques et sanitaires en l’occurrence ? A l’inverse, comment faire en sorte qu’une culture survive et se développe si les tenants de cette dernière ne vivent pas eux-mêmes dans des conditions qui leur permettent d’Exister, dans tous les sens du terme ?
Telles furent les questions qui émergèret du débat. J’y pris part à un moment, pour demander à cette fille si ce qu’elle était en train de dire n’était pas dû au fait qu’elle avait été éduquée ainsi, et que sa culture était telle, mais qu’il pouvait y avoir une autre manière d’être éduqué et donc des manières de se comporter différentes. Elle me soutint qu’il n’y avait qu’une seule culture dans le Tamil Nadu… Une seule ?