dimanche 8 mai 2011

Décor sonore


La danse des corps dans les villes indiennes est d’une densité incroyable : ils se croisent dans les rues, ils se pressent entre les étals du marché, ils se compressent même sur les sièges et dans les allées des bus. Mais cette proximité, subite et impersonnelle, est vite oubliée. L’entrelacs des corps se fait et se défait constamment, sans jamais se figer. Une valse commune, dansée sans même y penser par ces hommes et ces femmes, pour qui c’est une chorégraphie banale et quotidienne.




Liberté d’expression corporelle
A l’inverse, c’est une relation des plus intimes que les gens entretiennent avec leur propre corps. Ils le laissent s’exprimer, dire au monde ce qu’il a envie de dire, sans jamais lui couper la parole. Se racler la gorge en pleine rue, cracher par terre, se moucher d’un geste sec de la main, et tout cela sans manières, sans excuses : autant d’exemples de comportement qui sont la preuve que le phénomène de censure des manifestations du corps n’existe pas ici comme il fait rage chez nous. Les pieds sont parfois nus sur le sol goudronné et poussiéreux ; c’est la main qu’on utilise pour manger. En France, un tel comportement passerait pour anarchique, impoli, ou même fou. Mais ici, ce sont des pratiques tout à fait acceptables, voire recommandables -le sonore rôt qu’un invité laisse entendre à ses hôtes signifie que ce dernier est repus, donc satisfait par les mets servis. Il y a bien une distinction qui se fait entre les castes, ou entre les classes, mais elle se situe dans la nuance du geste et non dans l’acte lui-même : certains toussoteront pendant que d’autres s’arracheront la gorge, certains retiendront leur molard pour le cracher à l’écart de la foule alors que d’autres n’hésiteront pas à le faire frôler les pieds des passants –les miens, en l’occurrence.


Le procès de civilisation en procès
Dégoûtant, direz-vous ? Déroutant, répondrais-je plutôt. Enrichissant, ajouterais-je bientôt. Ce rapport au corps à la sauce indienne, qui diffère totalement de celui en vogue chez nous, invite à méditer sur la notion de « civilisation ». En Inde, le phénomène qui a conduit à la féminisation de la société, à la hantise de laisser transparaître les émanations de son corps –odeurs, bruits ou autre-, théorisé par Elias, n’a pas eu lieu ou, du moins, pas de la même manière. Le développement de la société de cour, qui a conduit à la construction de ce rapport au corps ; puis la diffusion des pratiques sociales du haut en bas de la pyramide sociétale, font partie de l’histoire occidentale et non de celle, en l’occurrence, de l’Inde. Les notions de politesse, de propreté auxquelles nous avons été éduqués et habitués sont celles de l’Occident, elles y ont été érigées de toutes pièces, petit à petit, au cours d’un processus qui a duré de longues années. Mais ici, l’histoire fut toute autre, la configuration territoriale et sociale bien différente : les pratiques sociales s’en trouvent donc, à l’heure qu’il est, totalement étrangères.
            La rencontre avec les humeurs corporelles d’autrui que j’ai faite dès mes premiers pas en Inde est une invitation à mettre en pratique les cours de sociologie -rien, dans une société, n’existe par nature, tout aurait pu ne pas être- mais aussi à se questionner sur la valeur des règles qui forgent notre existence. Sans aller jusqu’à les rejeter, puisqu’elles font partie d’une culture qui possède ses propres caractéristiques, il s’agit simplement de réaliser qu’il n’en existe pas qu’un seul modèle, et par conséquent relativiser ses notions, en tolérant celles des autres.

« Stand erect, sit erect, and be neat and clean in every one of your acts, and let these be an expression of your inner condition. » Gandhi (article du Young World, The Hindu, 28 septembre 2010)




Postures et cultures
            En outre, ce n’est pas seulement l’esprit qui est dérouté par les pratiques indiennes. Le corps lui-même y réagit, à sa manière. Ainsi, je me trouve incapable de rester assise en tailleur aussi longtemps qui mes collègues indiennes avec qui je partage mon repas du midi, par terre, sur le carrelage. Je persévère avec motivation, mais j’ai bien du mal à résister à la colonisation de mes jambes par les fourmis, qui vont même jusqu’à causer de sévères souffrances à mes pieds. Habitué à être installé sur une chaise, mon corps s’étonne de cette étrange position que je lui demande de prendre. Mais ici, c’est la posture classique, celle des enfants dans la plupart des salles de classes, celle des fabricants de chaussures dans leurs petites échoppes posées sur les trottoirs, et surtout celle qu’adoptent les indiens pendant les repas. Les cuisines ne sont ici que rarement pourvues de tables et de chaises. Le mobilier, les objets qui nous entourent, s’incrusteraient-ils donc jusque dans notre corps lui-même ?

Article écrit pour Décloîtrés, le magazine des 3ème année de l’IEP de Rennes à l’étranger ; retrouver-le sur le lien suivant : http://issuu.com/decloitres/docs/decloitres-numero-special?mode=embed&layout=http%3A%2F%2Fskin.issuu.com%2Fv%2Flight%2Flayout.xml&showFlipBtn=true&autoFlip=true&autoFlipTime=6000&AID=10829131&PID=3662453&SID=skim725X235773X840311015263ca4d6b6f80c087695bc2

Pas à pas


C’est toujours d’un Namaste que je vous salue aujourd’hui. Littéralement, cela signifie « Que toutes vos qualités soient reconnues et protégées par les dieux ». Mais dans le népalais plus courant, on l’emploie pour dire « Bonjour », « Au revoir », ou même « Merci ».

C’est du cœur de la montagne que j’écris ces lignes. Je suis partie faire un petit trek, dans la région de l’Annapurna, qui appartient à la grande chaîne de l’Himalaya. Shyam, notre guide, connaît la montagne comme sa poche. A sa suite, nous empruntons à petit pas, « slowly slowly » pour économiser ses forces, afin d’en garder pour la suite de journée, des escaliers pentus, d’infinies volées de marches, desquelles sont essentiellement constitués les sentiers de notre trek. Des pierres soigneusement disposées ainsi par les locaux, nous explique Shyam. J’admire le travail… Nous franchissons des rivières sur des ponts en bois, nous nous perdons pour de faux dans la forêt, entre les singes et les cascades, et nous traversons des petits villages où tout le monde nous accueille avec un grand sourire. A vrai dire, ce sont mes moments préférés. Certes, l’état semi-méditatif dans lequel m’entraîne le rythme de la marche, le silence de la nature, les paysages vertigineux, les drapeaux tibétains, accrochés çà et là, qui laissent silencieusement les prières qu’ils portent voler dans la petite et fraîche brise de la montagne, me galvanise et me plaît plutôt bien. Mais quel n’est pas mon bonheur lorsque j’aperçois, au loin, quelques toits agroupés entre deux collines, signe de présence humaine !





Notre route est ponctuée de « Namaste ! », adressés à tous ceux que nous croisons sur notre route : les groupes de touristes, leurs guides népalais, ainsi que leurs porteurs qui, m’a dit Shyam, peuvent trimballer jusqu’à 25 kilos sur leur dos. Sacs de couchage, trousses de toilette, vêtements de rechange, toutes les petites affaires de ceux qui viennent faire du trekking au Népal. Ca me fait tout bizarre, je ne sais pas si l’on doit accepter ça. Beaucoup disent que c’est « un travail comme un autre », qu’ils « gagnent leur vie ainsi », qu’ils « sont nés là » et donc qu’ils n’ont pas autant de mal que nous, occidentaux nés et élevés dans un confort matériel, sur des terrains aplanis, être-humains aux muscles rabougris et au dos peu musclé, à force de trimballer nos corps sans dépenser notre propre énergie, à porter des charges lourdes et surtout à les hisser sur des reliefs escarpés. Pour ma part, je me sens un peu comme eux. J’ai choisi de porter mon sac sur mon dos, et je marche, calmement, toute la journée, écoutant les chuchotements de la nature autour de moi ainsi que le métronome de mes pas. Parfois, aussi, j’écoute avec amusement et admiration les porteurs qui motivent les troupes en chantant ou en sifflotant, à moins que ce ne soit en diffusant la musique stockée dans leurs téléphones portables…



Le soir, nous sommes accueillis par des familles, qui, pour la plupart, sont arrivées là il y a 15, 20 ans, dans le but d’ouvrir des chambres d’hôtes pour les trekkeurs de passage. Le développement du tourisme au Népal a en effet commencé dans les années 1980. Aujourd’hui, quelques népalais font des treks, mais la majeure partie des touristes sont ici des occidentaux. Dans les villages se réalise donc un étrange cosmopolitisme, une rencontre des cultures qui me plaît plutôt bien. Dans les cuisines des lodges, les hommes, les femmes et les enfants nous préparent des mets plus délicieux les uns que les autres, avec des ingrédients qui viennent tout droit de leurs jardins, cultivés en terrasse sur le flanc de la montagne : on ne pourrait faire plus local ! 


Le soir, la nuit tombe très vite. La montagne s’enveloppe alors d’une obscurité dans laquelle scintillent les milliers d’étoiles du ciel himalayen qu’aucun pollution lumineuse ne vient entacher. En effet, l’électricité, ici, est souvent partie en vadrouille. Elle ne me manque pas, j’aime à prendre ma doucher ou à écrire mes pensées à la lueur d’une bougie, j’aime à expérimenter cette vie simple, sans fioritures. Autour du feu qui crépite, au-dessus duquel le riz est en train de cuire, j’écoute les népalais palabrer. Leurs paroles résonnent dans ma tête comme une douce chanson. C’est fou de réaliser à quel point leur mode de vie montagnard est différent du mien. Pourtant, eux comme moi sommes des êtres-humains. Il suffit d’un sourire, et nous nous comprenons. Je trouve ça génial, fantastique, inoubliable.